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10 décembre 2012

Sexistes, les enfants?

Les discours égalitaires et féministes semblent ne rien y faire: les chères têtes blondes font tout pour adopter les stéréotypes liés à leur sexe. Les explications de la sociologue Sabrina Sinigaglia-Amadio, spécialiste du sujet.

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Les parents ne doivent pas s’inquiéter si leur enfant s’amuse à des jeux traditionnellement réservés au sexe opposé. (Photo: Getty Images/ Charlotte Sterling)

Chère Carla Bruni, tant que j’entendrai mon fils dire à sa sœur: C’est pas pour les filles! nous aurons besoin du féminisme!» Parmi la volée de tweets verts reçus récemment par l’ex-première dame française pour avoir déclaré que sa génération n’avait «plus besoin du féminisme», un certain nombre pointaient le travail qui restait à faire au moins auprès des têtes blondes. Le sexisme chez les enfants semble en effet une réalité increvable.

Sabrina Sinigaglia-Amadio, sociologue à l’Université de Metz. (Photo: LDD)
Sabrina Sinigaglia-Amadio, sociologue à l’Université de Metz. (Photo: LDD)

Au point que la sociologue Sabrina Sinigaglia-Amadio a récemment organisé une semaine de réflexions sur ce thème à l’Université de Metz. Histoire de comprendre comment, en dépit «des transformations sociales observables», notamment dans les rapports hommes-femmes et la place qu’ils occupent dans l’univers professionnel, «on constate chez les enfants des représentations stéréotypées de ce que sont et font les hommes et les femmes».

L’une des explications pourrait être «le caractère cumulatif» des messages dans l’environnement des enfants. Il ne s’agit pas de prétendre qu’une poupée offerte à une petite fille va lui signifier immédiatement qu’elle est une fille et qu’elle doit donc s’occuper des enfants. «Mais une poupée offerte, plus des lectures qui mettent en scène des femmes s’occupant d’enfants, plus des dessins animés qui offrent des représentations similaires, plus des publicités, plus des films, plus des chansons, plus des comptines, plus des vêtements, plus des déguisements, font qu’au fil des mois et des années les enfants associent des espaces, des couleurs, des places, des métiers, des sentiments, etc. à un sexe et arrivent difficilement à penser que l’autre sexe puisse également faire, dire, penser, agir dans les mêmes espaces.»

Votre fille joue aux voitures? Pas d’inquiétude, elle ne deviendra pas forcément camionneuse.( Photo Alto/Laurence Mouton)
Votre fille joue aux voitures? Pas d’inquiétude, elle ne deviendra pas forcément camionneuse.( Photo Alto/Laurence Mouton)

Bref des mécanismes et des processus sociaux qui finissent à la longue «par mettre au jour des représentations dominantes ancrant les filles dans des couleurs, des rôles, des types de relations, et les garçons dans d’autres rôles, couleurs, types de relations, et présentant le plus souvent ces réalités comme «deux mondes séparés», voire «opposés», suivant l’idéologie Mars-Vénus».

En cause aussi «la culture de la lutte, de la violence comme mode normal d’expression de l’identité masculine». Autrement dit «jouer à la bagarre», l’obligation d’être fort, de ne pas pleurer, ne pas être une fillette, etc. qui contribuerait à maintenir «une représentation viriliste des corps des hommes». Laquelle ne serait pas sans incidence directe, ensuite, sur la violence faite aux femmes.

Il ne faudrait pourtant pas croire que les enfants soient imperméables aux évolutions sociales, à la diversité des modèles désormais existants. Simplement, selon Sabrina Sinigaglia-Amadio, cette diversité n’est pas encore assez répertoriée dans les supports socio-éducatifs et culturels

qui renvoient dans une large proportion à un modèle traditionnel de la place des femmes et des hommes, des rapports dans la famille, le travail, etc.

Des modèles d’identification limités

Bref les premières sources auxquelles les enfants «ont accès pour se construire» seraient «extrêmement stéréotypées» et limiteraient «les modèles d’identification possibles».

Sans compter que loin d’être idiots les enfants peuvent remarquer le décalage entre «les discours sur la parité, l’égalité femmes-hommes, la mixité des mondes professionnels» et la réalité que leur renvoie plutôt un monde «d’inégalités salariales de carrières incomplètes pour les femmes, etc.»

L’influence de l’entourage s’avère évidemment primordiale. Dans l’usage d’abord du langage: «les fais pas ci, fais pas ça, fais ci, fais ça» ne porteront pas nécessairement sur «les mêmes attitudes ou comportements selon le sexe de l’enfant».

Même chose pour les attitudes non verbales, «regards, soupirs, etc. qui peuvent être émis lors des interactions entre l’enfant et les parents ou les enseignants» et qui peuvent inconsciemment varier du tout au tout selon qu’ils s’adressent à une fille ou à un garçon.

Que faire alors? Freiner à tout prix les tendances du petit à s’identifier aux représentations sociales stéréotypées concernant son sexe? «Plutôt encourager une diversification des modèles», répond la sociologue, «pour permettre aux enfants de s’autoriser à piocher dans des univers multiples». Et d’insister: un garçon est un garçon,

qu’il joue au foot, écoute du rock, passe l’aspirateur, change les couches de son bébé, soit journaliste, infirmier ou éducateur de jeunes enfants.

De même qu’une fille est une fille,

qu’elle joue au rugby, à la poupée ou à la dînette, écoute du rock, passe l’aspirateur, plante un clou, soit mécanicienne ou chirurgienne.

Auteur: Laurent Nicolet