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9 janvier 2012

Shanghai et Pékin, les villes de demain

Les deux mégapoles Shanghai et Pékin se développent à toute vitesse, tout en affichant leur identité propre: économique pour la première, politique et historique pour la seconde.

Shanghai
A Shanghai, des constructions anciennes côtoient des gratte-ciel hypermodernes.

Il est midi. Derrière les vitres du restaurant Shook! à Shanghai se dessine le quartier de Pudong, avec sa galerie de gratte-ciel.

Attablés dans un décor mariant luxe occidental et charme asiatique, les clients discutent affaires. L’anglais, le français, l’allemand se mêlent au shanghaïen. On pourrait se croire dans n’importe quelle métropole du monde si les idéogrammes sur les murs n’étaient pas là pour rappeler la Chine.

L’enseigne a ouvert ses portes en avril dernier, au dernier étage du Swatch Art Peace Hotel, au bout de Nanjing Donglu, l’artère commerçante la plus célèbre de Chine. C’est au pied de cet immeuble historique que Nick Hayek, patron du Swatch Group, a décidé d’installer la vitrine de ses créations, l’horlogerie suisse faisant littéralement craquer les autochtones en quête de luxe et de glamour.

Au rez-de-chaussée donc, un écrin pour les marques du groupe, dans les étages des résidences pour artistes et des chambres d’hôtel. Swatch Group a investi 50 millions pour la restauration complète de l’immeuble, un bijou d’Art Nouveau. Lambris, dorures, moulures rappellent le passé fastueux, raffiné et d’influence européenne de la capitale économique chinoise.

Shanghai
Malgré l’explosion du trafic automobile, de nombreux Chinois roulent encore à vélo.

Une longue tradition d’ouverture vers l’étranger

Car si aujourd’hui la modernité saute à la figure du voyageur qui débarque dans la mégapole de 23 millions d’habitants, il faut se rappeler que Shanghai a presque toujours été tournée vers l’étranger, en raison de ses activités portuaires et commerciales. Dès 1842 et la fin de la première guerre de l’opium, Britanniques, Français puis Américains obtiennent des concessions, soit des droits d’établissement et de souveraineté juridique dans la ville.

Jusqu’à l’invasion des Japonais en 1937, Shanghai est la ville la plus en vogue d’Asie. Clinquante, cosmopolite, bling-bling avant l’heure. Elle est aussi la cité de la décadence, plaque tournante de l’opium, haut lieu de la prostitution et de la mafia.

Une vitrine de la Chine moderne.

Sur le plan architectural, les Européens ont notamment laissé l’élégante promenade du Bund, le long de la rivière Huangpu et ses bâtisses de style colonial, dont l’Art Peace Hotel. Les lecteurs de Tintin et du Lotus Bleu s’en souviennent.

En face du Bund s’affiche la splendeur monumentale et arrogante du XXIe siècle, avec le district des affaires de Pudong, le plus grand chantier du monde.

Difficile d’imaginer que jusqu’en 1990 – date à laquelle le gouvernement autorise l’ouverture économique de la ville après avoir laissé Shanghai dormir durant quarante ans – il n’y avait là que des hangars et des cabanons. Ici se dressent les buildings parmi les plus vertigineux de la planète, comme l’emblématique tour de la télévision chinoise, l’Oriental Pearl Tower, faite de boules superposées. Aujourd’hui le gratte-ciel le plus haut de la ville, le World Financial Center, surnommé le décapsuleur, culmine à 492 mètres. En 2014, il se fera coiffer au poteau par la Shanghai Tower, 632 mètres. L’Exposition universelle de 2010 a donné un coup d’accélérateur a la mégapole, déjà lancée dans la course folle au développement.

Shanghai
Shanghai a presque toujours été tournée vers l'étranger en raison de ses activités portuaires et commerciales.

«En raison de sa tradition plus cosmopolite et internationale, le gouvernement a choisi Shanghai avant Pékin pour en faire une vitrine de la Chine moderne, commente Béatrice Ferrari, géographe à l’EPFL, qui prépare une thèse sur Pékin. Pas seulement pour l’étranger. Mais aussi pour la population chinoise.»

Sur le bateau-mouche qui nous emmène sur le Huangpu, nous ne rencontrons que des touristes nationaux, ravis de se laisser photographier devant le ciel futuriste de Shanghai, qui rappelle Singapour, Hong-Kong, sources d’inspiration pour «la Perle de l’Orient».

«La jeune génération est plutôt contente et fière du développement de la cité, commente Edward, traducteur et guide. Par contre, pour les personnes âgées, c’est très dur. Les loyers sont devenus très élevés et elles sont contraintes de déménager loin en banlieue.»

Les anciens quartiers, s’ils ne sont pas protégés pour des motifs historiques, disparaissent les uns après les autres. Et la machine n’est pas près de s’arrêter au vu des chantiers qui s’ouvrent les uns à la suite des autres.

La superficie de Pudong devrait doubler d’ici à cinq ans, pour atteindre 1210 km2, soit douze fois Paris!

Pékin trois fois plus grande que Shanghai

Pékin
Scène de rue dans les hutongs de Pékin.

Alors que Shanghai s’élance vers le ciel, Pékin donne l’impression de s’étaler sur des dizaines de milliers de kilomètres: avenues monumentales, places gigantesques, à la soviétique, buildings plus épars. Vrai: la capitale chinoise fait trois fois la superficie de sa rivale du sud pour un nombre d’habitants inférieur: 19,6 millions.

«A la base, Pékin était un grand quadrilatère, décrit Béatrice Ferrari. Elle est construite sur des axes suivant les quatre points cardinaux. La trame urbaine est celle d’une ville impériale.»

Pékin
Marché près de la Cité interdite à Pékin.

Une structure ancestrale avec en son cœur la Cité interdite. Mais qu’on ne s’y méprenne pas: sur le plan du développement, la métropole, dopée par les JO de 2008, est exactement dans la même tendance que Shanghai. Il y a onze ans, Pékin ne comptait qu’une ligne de métro. Les plans pour 2015 en dénombrent quinze; dans les années 1980, presque aucun immeuble ne dépassait cinq étages, aujourd’hui les constructions de 15 étages et plus se multiplient; le quartier des affaires ne cesse de s’agrandir; le trafic automobile a explosé. Jusqu’à il y a peu, 60 000 nouvelles voitures étaient mensuellement mises en circulation. Aujourd’hui, le gouvernement a placé la limite à 16 000 pour tenter – en vain – de maîtriser embouteillages et pollution…

Pourtant, la vie d’avant le boom capitaliste n’a pas complètement disparu. «Ce que j’aime à Pékin, c’est la coexistence de la modernité et de la Chine plus traditionnelle, raconte Jeyanthy Geymeier, une Lausannoise établie depuis trois ans et demi dans la capitale. Au détour d’une rue chic, on se retrouve dans un petit hutong, avec un papy et une mamie qui jouent aux cartes...»

Caractéristique de Pékin, les hutongs sont un dédale de ruelles formées par des ensembles de maisons basses réunies autour d’une cour intérieure. Leurs origines remontent au XIIIe siècle déjà.Selon une étude de l’Université de Qinghua, il en restait à peu près 1200 en 2009, contre 7000 en 1949. Plusieurs hutongs jouxtent encore la Cité interdite. Jusqu’à quand?

Pékin
La majestueuse Cité interdite à Pékin, résidence de l'empereur jusqu'en 1925.

Dans les étroites ruelles, triporteurs, vélos, motos électriques, voitures et piétons se bousculent. Ici, une échoppe de fruits et légumes, là un marchand aux oiseaux et une alignée de gargotes. Derrière les portes donnant sur une cour intérieure, on aperçoit de vieux outils de jardinage, des choux empilés, du linge suspendu, perruches en cage.

Pékin
A Pékin, toujours.

Les maisons sont chauffées à l’électricité et au charbon. En revanche, les habitants utilisent les toilettes publiques des hutongs, car les maisons ne sont pas équipées... «Avant les années 1980, les gens étaient locataires, raconte Long Xiang, guide. Après, ils ont commencé à acheter. Aujourd’hui, une maison comme ça, au centre-ville, ça vaut de l’or!»

Mais pour rencontrer les Pékinois, rien ne vaut les parcs publics. C’est là que les retraités passent leurs journées, au grand air. «Ils s’achètent généralement une carte annuelle. Il faut dire que la retraite commence tôt», explique Long Xiang, en traversant le parc du Temple du Ciel. A 50 ans pour les ouvrières, à 55 ans pour les ouvriers. Les fonctionnaires terminent, eux, à 65 ans. Les femmes cinq ans plus tôt.

Sous les pins et les cyprès, on suit un cours de taiji ball, sorte de gym douce avec balle et raquette. Là, on chante en groupe. Et sous le Long Couloir – passerelle recouverte qui mène au Temple – ils sont des centaines à jouer aux dés, aux dominos, aux cartes; à tricoter ou à papoter dans le timide soleil de novembre.

A midi, ils rentreront chez eux manger puis reviendront l’après-midi.

Le menu du dîner sera indiscutablement plus simple que celui du Shook! de Shanghai.

Auteur: Céline Fontannaz

Photographe: Céline Fontannaz