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22 octobre 2012

«Si c’était à refaire, je ne changerais rien»

A l’orée d’une nouvelle saison de ski, le champion olympique de descente Didier Défago confie ses espoirs. Tout feu, tout schuss.

Didier Defago en train de jouer au golf
Lorsqu’il ne skie pas, Didier 
Défago pratique le golf et la pêche en rivière.

L’or olympique en descente, c’est la plus haute distinction pour un skieur. Comment se motiver après ça? Pirmin Zurbriggen, lui, s’était retiré après sa médaille à Calgary…

Evidemment, une médaille d’or, c’était déjà un objectif ou plutôt un rêve d’enfant. Mais je reste hyper-motivé: des objectifs, on arrive toujours à en trouver. Pour la saison qui vient, par exemple, ce sont les championnats du monde, en février à Schladming, aussi un événement majeur, et dans lequel je n’ai jamais remporté de médaille. Il y aura ensuite un ou deux globes de cristal à prendre éventuellement sur une discipline. J’ai envie aussi de retrouver plus régulièrement le premier plan en vitesse, d’être plus régulier que l’an dernier. Et puis pour le moment je ne me vois pas faire autre chose, c’est aussi simple que ça.

Pas de routine donc, ni de lassitude?

J’aime énormément ce que je fais. Mais je dois me rendre compte que j’avance en âge. On a beau se dire, bah je suis toujours sportif d’élite, je reste jeune. N’empêche, je commence à sentir, par exemple au niveau de la récupération, qu’il faut faire un peu autrement.

Néanmoins avec des enfants en bas âge, la vie du cirque blanc doit vous peser, tous ces jours loin de la maison…

Ce qui n’est pas évident pour moi, comme pour eux, ce sont les longs blocs de séparation, comme les trois semaines passées cet été dans l’hémisphère sud pour la préparation. Ou au mois de novembre quand on part en Amérique du Nord, là aussi c’est trois semaines et demie et c’est vrai que la séparation est un peu difficile. Mais nous restons tout de même chanceux par rapport aux coureurs canadiens ou américains: le circuit de coupe du monde se passe les trois quarts du temps en Europe. Même si ma famille ne me suit pas tout le temps sur les courses, surtout depuis que ma fille a commencé l’école. Mais ils sont à 100% derrière moi, on est au clair là-dessus.

Un objectif comme les championnats du monde, qui tient sur une course de moins de deux minutes, c’est quand même très hasardeux...

C’est vrai, il reste difficile de se dire qu’on va tout jouer sur une course: il y a tellement d’éléments extérieurs incontrôlables comme la météo et la détérioration de la piste suivant le numéro de dossard qu’on aura. Il est possible néanmoins de se préparer en conséquence. Le programme est quand même mis en œuvre de façon à ce qu’on n’arrive pas fatigué le jour J.

Ma famille est 100% derrière moi, on est au clair là-dessus.

Globalement, que faut-il attendre cette année pour le ski suisse?

Pour l’instant la préparation se passe bien. On a eu d’excellentes conditions à Zermatt pour la saison, de la neige d’hiver, dure, compacte. Mais il existe pas mal de points d’interrogation. Beat Feuz a toujours des problèmes avec un genou. Pour Carlo Janka, à première vue ça va mieux avec ses ennuis de dos, on va pouvoir donc compter sur lui. Ensuite malheureusement Justin Murisier s’est blessé aux ligaments. En plus, un Patrick Küng, un Marc Gisin, qui ont commencé à faire de bons résultats l’an dernier, reviennent eux aussi de blessure. Mais je suis malgré tout assez optimiste et je crois qu’on va faire une saison correcte.

Avant l’or olympique, votre carrière a surtout été marquée par les coups durs, la malchance. Des regrets?

On peut toujours en avoir. On me pose souvent la question: si je devais refaire ma vie qu’est-ce que je changerais? Eh bien, je ne changerais pas grand-chose. Voire rien du tout. Il y a bien sûr des moments où on se dit mais là si j’avais eu tel matériel, ce numéro de dossard là, ça aurait pu être différent. Mais bon, avec des si, j’aurais peut-être tout gagné!

La préparation a passé cette année notamment par trois semaines à Ushuaia. Vous avez eu le temps d’y faire autre chose que du ski?

On a eu une ou deux journées de pause. Un après-midi nous avons été en bateau voir les lions de mer. C’était extraordinaire! A Zermatt aussi on a eu un break. L’hôtelier où nous logions avait des moutons de la race «nez noir» et l’un d’entre eux a gagné un prix. Nous avons assisté à ce concours. Mais sinon, c’est focus sur l’entraînement.

29 décembre 2011: Didier Défago s’apprête à remporter la descente de Bormio. Photo: EPA/Andrea Solero
29 décembre 2011: Didier Défago s’apprête à remporter la descente de Bormio. Photo: EPA/Andrea Solero

La vie sans Didier Cuche, c’est comment?

Quand un athlète de ce niveau s’en va, forcément, ça fait bizarre. En plus j’ai couru toute la période avec lui, depuis 1999. Et puis c’est quand même un athlète de moins sur qui compter pour réaliser un podium, pour jouer les premiers rôles. Jusqu’à maintenant dans l’équipe suisse nous étions six ou sept à pouvoir monter sur le podium et ça commence à se réduire à trois ou quatre. Voilà qui met évidemment la pression à ceux qui restent.

Ça fait un adversaire de moins aussi…

Mais il y en a qui arrivent d’autres pays…

Quand on est né comme vous dans une station valaisanne, peut-on échapper au ski?

Mon père était un champion de ski en sport handicap. J’ai grandi là-dedans, et comme Morginois, avec un domaine comme les Portes du Soleil à disposition, c’est difficile de faire de la natation.

Les jeunes skieurs suisses sont-ils suffisamment bien encadrés. On cite souvent l’Autriche en exemple…

On peut toujours dire qu’ailleurs c’est mieux. Mais avec Swiss-Ski nous avons une structure qui est bonne. Le principal problème reste que le ski alpin est un sport assez lourd financièrement pour les parents. Sur ce point il y a peut-être des ressources à trouver pour permettre à des jeunes de continuer. Moi j’ai suivi la filière normale, neuf années de scolarité obligatoire – école primaire et cycle d’orientation –, suivie d’un apprentissage de dessinateur en bâtiment, j’ai juste eu la chance de pouvoir faire l’école de recrues en deux fois deux mois.

Gagner devant son public, ce sont des moments inoubliables.

Ça vous embêterait si un jour vos enfants préfèrent le snowboard?

Non, ma fille, je l’ai mise au tennis aussi et le petit j’ai envie de l’inscrire au foot. Ce qui est important pour moi, c’est qu’ils fassent du sport, en tout cas jusqu’à 14-15 ans. Qu’ils découvrent la vie sportive, une belle école de vie, qui exige une grosse organisation. J’ai appris moi en tout cas beaucoup de ce côté-là. Si ensuite ils ont envie de percer dans un sport X ou Y, je serai à 100% avec eux.

En junior et même un peu plus tard, vous avez obtenu vos premiers résultats dans les disciplines techniques, plutôt qu’en descente. Comment expliquez-vous cela?

Pour réussir en descente il faut oser, il faut avoir du cœur et aussi beaucoup d’expérience.

Dans le portillon de départ d’une descente, que ressent-on justement?

C’est différent à chaque course, même d’une année à l’autre sur la même piste, au même endroit. Parce que chaque année devant la même piste l’enjeu est différent. On a peut-être gagné l’année précédente, ou au contraire on s’est loupé.

En quinze ans de carrière, Didier Défago compte au total quatorze podiums.
En quinze ans de carrière, Didier Défago compte au total quatorze podiums.

Quand on gagne au Lauberhorn et à Kitzbühel, comme vous l’avez fait en 2009, les sensations sont quand même différentes, non?

Gagner à la maison ce n’est pas la même chose que gagner à Kitzbühel. Gagner devant son public, ce sont des moments inoubliables, j’en ai encore des frissons aujourd’hui. A Kitzbühel, c’est la piste qui est mythique. Ce sont des victoires différentes mais qu’on savoure tout autant. Avec chaque fois l’envie de le refaire.

Sotchi 2014, vous en rêvez déjà la nuit?

Je ne rêve pas que de ça. Ma femme en tout cas ne serait pas contente si c’était le cas…

Comment cela se passe-t-il au sein de l’équipe suisse entre Romands et Alémaniques? Il y a des clans?

Cette année, ce serait difficile: avec Cuche qui est parti et Murisier blessé je suis le seul Romand! J’ai l’habitude, c’était déjà le cas pendant sept saisons, dans le cadre C et le cadre B. Au début, c’est un peu dur, c’est vrai, j’avais appris le Hochdeutsch à l’école mais ça m’a obligé – et j’en suis aujourd’hui très content – à parler non seulement l’allemand mais aussi le suisse allemand.

Avoir une piste et un monument à son nom à Morgins, cela peut-il vous faire tourner la tête?

Quand vous devenez champion olympique, c’est surtout le regard des médias qui change. Moi ça m’a essentiellement permis de travailler avec de nouveaux partenaires. Par exemple une maison de vins sédunoise avec laquelle on a créé une ligne de blanc et une de rouge, qui fonctionnent très bien. Ce sont des petits plus.

J’aime bien marcher, cela permet de se retrouver un peu seul, de penser à autre chose.

Le vin et le ski, un mariage qui ne va pas forcément de soi…

Peut-être, mais le vin en Valais, c’est difficile de passer à côté…

Les Val-d’Illiens ont une réputation de «nein-sager», de gens un peu «soupe au lait». Vous reconnaissez-vous dans ce portrait?

Je ne connais pas encore tout le monde dans la vallée, certains sont peut-être comme ça mais il s’agit plus d’une légende. C’est vrai que j’ai une tête très dure, mais pour faire du sport de haut niveau et en plus un sport individuel, ça sert. Je suis en général quelqu’un d’assez ouvert, mais avec mes idées, mes convictions.

Comme montagnard vous intéressez-vous à la politique de la montagne?

Je m’intéresse au développement de la montagne, au développement du tourisme et spécialement des domaines skiables. Parfois j’ai de la peine à comprendre que des installations plus performantes et qui consomment un peu moins d’énergie que les anciennes rencontrent des oppositions.

Parmi vos hobbies: le golf et la pêche. Des activités bien lentes si on les compare au ski.

Le golf, j’y suis venu il y a quatorze ans déjà après que mon fan club m’avait offert un premier set. Du coup je m’y suis mis un peu et j’y ai pris goût. La pêche, c’est différent: je la pratique en rivière surtout, on est au calme, j’aime bien marcher, cela permet de se retrouver un peu seul, de penser à autre chose. N’avoir que le bruit de l’eau autour de soi, ça fait du bien. Tandis qu’au golf quand ça ne se passe pas comme on veut, on retrouve rapidement les mêmes défauts que sur les skis: une tendance à s’énerver.

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Laurent de Senarclens