Archives
28 avril 2014

Si le soleil ne revenait pas

Jacques-Etienne Bovard s'interroge: et si notre compréhension du monde n'était pas plus développée que celle de nos ancêtres hommes des cavernes?

Jacques-Etienne Bovard, professeur et écrivain
Jacques-Etienne Bovard, professeur et écrivain

«L’homme des cavernes, entend-on souvent, ne comprenait tellement rien au monde qui l’entourait qu’il passait chaque nuit dans la terreur que le soleil ne revienne pas.» Cette idée pour le moins massue est assénée avec un mélange de commisération et de sourde satisfaction: «ha ha! ça donne le vertige de voir le chemin que l’Humanité a fait depuis!» L’assistance opine en évoquant l’ADN ou internet, un rabat-joie vient casser l’ambiance à coups d’OGM ou de trou d’ozone, puis on repart dans les blagues réconfortantes sur les us et coutumes de l’ancêtre à front fuyant.

Je me tais, moi, parce qu’au fond je me sens, face aux abyssaux mystères de mon monde, aussi perdu et infime que lui. Certes, j’arrive à me mouvoir dans une existence d’adulte censément évolué à l’âge de l’électron, mais je suis effaré du si peu que j’en comprends réellement. Oserais-je l’avouer? Le bête «changement d’heure» me plonge dans une sorte d’hébétude: où est passée, d’où tombe cette heure? Réminiscence de la primitive panique face à «la nuit épouvantable» (Rosny, La Guerre du feu )? Une fois sur deux, je me trompe de «sens».

Une seconde de réflexion suffit à me faire voir l’océan de mon ignorance sur à peu près tout ce que j’utilise ou consomme quotidiennement. A la rigueur, je peux me figurer pourquoi l’eau coule de mon robinet au troisième étage, alors que le tuyau commence au sous-sol, mais pourquoi y a-t-il de la lumière quand j’appuie sur l’interrupteur? Je peux prendre des photos, les retoucher sur ordinateur, les «mettre sur la toile», mais le processus entier reste pure magie pour moi, comme mon téléviseur, ma brosse à dents ultrasonique ou ma foutue «plaque de cuisson par induction à écran tactile».

Mon médecin, mon banquier, mon avocat, mon garagiste sont des chamanes obscurs, surgis d’immenses savanes compliquées, pleines de sables mouvants, que je suis bien obligé de prendre pour guides, et de croire sur parole…»

Pour moi, là est le vertige: j’arrive à m’en tirer dans une jungle d’appareils, de codes et de signes impénétrables. Ces «avancées» me rendent faramineusement plus chanceux que mon mégaïeul inquiet en sa caverne, mais en suis-je moins errant, précaire, imbécile? Ah, ne comptez en tout cas pas sur moi pour rire à ses dépens. Je suis même très sûr qu’il aurait eu beaucoup de choses à m’enseigner.

© Migros Magazine – Jacques-Etienne Bovard

Nos chroniqueurs sont nos hôtes. Leurs opinions ne reflètent pas forcément celles de la rédaction.

Auteur: Jacques-Etienne Bovard