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12 décembre 2011

Silence, on bruit!

Jacques-Etienne Bovard, professeur et écrivain, nous dit tout haut ce qu'il pense.

Jacques-Etienne Bovard
Jacques-Etienne Bovard (photo: LDD)

Appartenez-vous à la minorité résignée des psophopathes, ou à la tyrannique majorité des sigéphobes?

Ne cherchez pas: psophopathe, du grec psophos, «bruit», et pathos, «souffrance»; sigéphobe, de sigê, «silence», et phobos, «peur panique». Mots absents du dictionnaire, inconnus des plus puissants moteurs de recherche. Tiens tiens! Comme si c’était par hasard aussi qu’il n’existe aucun synonyme de «silence»! A peine si vous trouvez quelques-uns de ses bénéfiques effets: «paix», «sérénité», «pause». Censure totale, donc, jusque dans la langue! Alors que sous «bruit», vous êtes submergé par deux cents termes, de «borborygme» à «tintamarre», en passant par «barouf», «caquètement», «cliquetis», «stridulation» ou «(h)ululement», sans parler des «boêlées» et autres «siclées» locales. Quoi de plus logique, en fait, puisque le silence est à l’humanité ce que le vide est à la nature: un objet d’horreur, comme si la mort le hantait.

Donc souffrez-vous, et parfois jusqu’au fantasme de meurtre, lorsque votre voisin de table manœuvre interminablement sa petite cuiller dans son café matinal? Détestez-vous les tondeuses à gazon, les gonds mal huilés, les scènes de repas dans le cinéma français et presque tout ce qui passe à la radio? Vous êtes psophopathe. Bienvenue au club, et condoléances, prisonniers que nous sommes d’une société qui éprouve un malaise au moins aussi intense que le nôtre dès qu’elle ne perçoit plus de sons assez puissants et répétés autour d’elle! Nostalgie du pouls maternel, des clapotis, piaulis et chuchotis prénataux? Le fait est qu’ils tiennent le marteau par le manche, les sigéphobes. Vital, le bruit est pour eux la norme absolue, l’air qu’on respire. J’exagère? Eh bien, faites remarquer qu’il n’est pas indispensable de claquer les portes, de passer l’aspirateur tous les jours ou de secouer son trousseau de clés pendant qu’on vous parle, et dites-moi si ce n’est pas vous qui passerez pour un maniaque, un asocial, un méchant…

Bon, alors pourrait-on mieux s’entendre sans trop s’entendre, justement, entre hyper ou hypotrophiés de l’ouïe? Comment bruire sans nuire, faire sans braire, et laisser quiet sans rester coi? D’accord, je me tais…

Mais quand même: Joyeux Noël, psophophobes et sigépathes réconciliés! Fêtes tonitruantes, et doux réveil dans le matin ouaté de l’An neuf! Sans petite cuiller, si possible…

Auteur: Jacques-Etienne Bovard