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12 janvier 2014

Simonetta Sommaruga: «La Suisse a besoin d'immigrés»

La conseillère fédérale Simonetta Sommaruga s’engage pour un non à l’initiative «contre l’immigration de masse». Celle-ci n’amène que des incertitudes pour l’économie et les relations avec l’Union européenne.

La ministre de la Justice Simonetta Sommaruga (PS) sur son lieu de travail dans l’aile ouest du Palais fédéral.
La ministre de la Justice Simonetta Sommaruga (PS) sur son lieu de travail dans l’aile ouest du Palais fédéral.

Article actualisé le 9 février avec le résultat de la votation. Lire en fin d'article.

Nous voterons bientôt sur l’initiative de l’UDC contre l’immigration de masse. La barque est-elle pleine?

Non, on ne peut pas dire ça. Mais il est vrai que la population a beaucoup augmenté ces dernières années. Même si elle était liée à une forte conjoncture, elle suscite une inquiétude. C’est pour cela que nous avons cette discussion importante sur la qualité de vie, la croissance et la prospérité dans notre pays.

Comprenez-vous ce malaise très répandu?

Oui, je comprends que la forte immigration de main-d’œuvre préoccupe la population. Mais je pense qu’elle s’inquiète tout autant de l’énorme incertitude que l’acceptation de cette initiative entraînerait pour l’économie. Cela mettrait en péril les accords bilatéraux et, partant, l’ensemble de nos relations avec l’Union européenne.

L’initiative de l’UDC permet-elle de s’attaquer aux problèmes constatés?

Non, car elle n’en résout aucun. Elle ne met pas un terme au mitage du territoire et n’aide pas à protéger les paysages. Elle n’empêche pas la sous-enchère salariale, ni les abus sur le marché de l’emploi. Elle ne ferait même pas automatiquement baisser l’immigration, comme le montre l’expérience de la période de haute conjoncture des années 1960. A l’époque, 140 000 personnes en moyenne arrivaient en Suisse chaque année, malgré les contingents. Certaines années, on approchait même des 200 000.

L’initiative n’offre aucune solution, elle n’amène que des incertitudes.

Selon les premiers sondages, le non l’emporterait. Mais on sait à présent que près de 80 000 personnes ont immigré en Suisse en 2013, un chiffre qui n’avait plus été atteint depuis 2009. Cette statistique ne tombe-t-elle pas à pic pour les partisans de l’initiative?

Je ne le pense pas, car dans cette votation, la population est appelée à choisir entre deux modèles d’immigration, et elle a conscience de la grande responsabilité qui lui incombe. Je discute beaucoup, ces jours-ci, avec les personnes que je rencontre lors de mes déplacements en bus ou en tram, et ces questions occupent beaucoup les esprits. La protection des paysages et le maintien de nos bonnes conditions de travail sont souvent évoqués. Mais justement: l’initiative n’apporte aucune réponse à ces problèmes concrets.

Qui apporte des réponses? Le marché?

Au cours des cent dernières années, l’immigration a toujours été importante lorsque la conjoncture était bonne, et faible lorsque l’économie était à la peine. Mais cela ne veut pas dire que nous devons nous contenter d’observer ces fluctuations. Lorsque des problèmes réels se posent, nous devons réagir. Le canton de Zoug, par exemple, a enregistré une forte croissance de sa population ces dernières années. Le gouvernement cantonal a maintenant présenté un plan qui montre comment enrayer le mitage du territoire tout en maintenant une croissance modérée. C’est donc possible. La population de la ville de Zurich a décidé, dans les urnes, que d’ici à 2050 un logement sur trois devait être abordable pour une famille. Et le 9 février, nous voterons sur un développement de l’infrastructure ferroviaire, pour répondre à une mobilité grandissante. Voilà des réponses concrètes, qui ont un effet réel.

Cette votation peut-elle avoir des conséquences d’une grande portée?

Contrairement à l’interdiction des minarets, par exemple, la votation du 9 février n’est pas de celles qui ont un caractère symbolique, que l’on peut utiliser pour donner un signal. La libre circulation des personnes est un élément central de la collaboration avec l’UE. Il est cependant difficile de prévoir quels seraient les effets d’une acceptation de l’initiative sur nos relations avec l’UE et sur d’autres traités importants tels que les accords de Schengen et de Dublin. Je ne veux pas spéculer, ni faire peur, mais il est certain que cela ne resterait pas sans conséquences.

Il semble qu’en cas d’acceptation de l’initiative, le Conseil fédéral et le Parlement seraient libres de fixer des contingents si élevés que cela ne poserait pas de problème à l’UE. Serait-ce une solution?

L’initiative ne mentionne pas de chiffres maximums et permettrait donc effectivement des contingents très élevés. C’est exact, aussi absurde que cela paraisse. Du point de vue de l’UE, nous aurions cependant un problème même avec des contingents élevés, car la libre circulation des personnes est considérée comme une liberté fondamentale, incompatible avec des contingents. La Suisse devrait négocier une réglementation particulière avec les 28 Etats membres, et obtenir l’approbation de chacun d’entre eux. Je laisse chacun juger du réalisme de cette proposition.

Une dénonciation des accords bilatéraux ne devrait-elle pas également être approuvée par chacun des 28 Etats membres?

Oui, et l’objectif du Conseil fédéral ne serait d’ailleurs pas de dénoncer les accords: il ouvrirait des négociations avec l’UE et défendrait la décision du peuple suisse. Si ces négociations n’aboutissaient à aucun résultat, les accords seraient alors dénoncés. Mais ce qui me semble presque plus important encore, c’est de considérer ce que signifierait l’acceptation de l’initiative pour nos entreprises, et particulièrement nos PME: les autorités devraient fixer chaque année, «dans l’intérêt général de l’économie», le nombre maximal d’immigrés que nous accueillons. Chaque entrepreneur devrait ensuite prouver, pour chaque personne de l’étranger qu’il souhaite recruter, qu’il n’a trouvé personne en Suisse. Il devrait déposer un dossier, attendre pour savoir si le contingent est déjà épuisé, pour chaque poste, en recommençant chaque année. Notre économie est composée à 97% de PME. Il faut se représenter le travail que cela leur demanderait, sans compter les coûts et l’incertitude dans leur planification.

Une grande partie des immigrés arrivent par le biais du regroupement familial. Ne faudrait-il pas le rendre plus difficile?

Non. Les conditions sont claires: celui qui dispose d’un logement suffisamment grand doit pouvoir faire venir sa famille en Suisse. Nous ne voulons pas revenir à l’époque du statut de saisonnier, lorsque les travailleurs étrangers faisaient venir en secret leur femme et leurs enfants, qui devaient ensuite vivre ici cachés. C’était une situation indigne, intenable.

Il ne faut donc pas serrer la vis en matière de regroupement familial?

Non, car nous avons un grand intérêt à la venue d’une main-d’œuvre hautement qualifiée. Un informaticien de pointe, par exemple, ne viendra pas travailler en Suisse si on lui dit qu’il doit laisser ses enfants et sa femme dans son pays.

Les opposants à l’initiative n’exagèrent-ils pas les bienfaits de l’immigration pour l’économie suisse? Ces dernières années, le PIB par habitant a augmenté plus rapidement en Allemagne et en Autriche qu’en Suisse, malgré une immigration nettement plus faible.

Considérons notre situation économique: un des taux de chômage les plus bas, l’économie la plus compétitive du monde, très bien connectée au niveau international, un volume d’échanges avec l’UE d’un milliard de francs par jour! La forte immigration de ces dernières années nous a aidés. Grâce à elle, nos entreprises ont pu recruter la main-d’œuvre dont elles avaient besoin. Mais les entreprises doivent aussi assumer leur part de responsabilité: nous attendons d’elles qu’elles s’intéressent aussi au potentiel existant en Suisse, par exemple en intégrant davantage de femmes dans le marché du travail. Il faut aussi un sursaut chez les jeunes, qui doivent se rendre compte qu’il vaut la peine de faire un apprentissage; à l’heure actuelle, 7000 places d’apprentissage ne trouvent pas preneur.

Un des griefs que l’on entend souvent à gauche et chez les Verts est que seule l’économie et son appétit sans fin de croissance encourage l’immigration, et que la société devrait ici mettre le holà. Est-ce possible, sans concession sur la prospérité?

C’est effectivement une question déterminante, celle de notre qualité de vie. La prospérité n’en est qu’un élément, mais un élément important. Pour la préserver, une certaine croissance est indispensable, mais nous devons nous assurer que cette évolution est intelligente et durable. Qu’elle n’est pas trop gourmande en terrain et en énergie. Certaines communes mettent déjà en œuvre ces principes de durabilité, par exemple Köniz (BE), où je réside. Depuis plusieurs années, elle a un développement modéré, sans avoir dézoné un seul mètre carré supplémentaire de terrain. Avec la nouvelle loi sur l’aménagement du territoire, la population a également indiqué la voie à suivre, et les cantons doivent eux aussi agir, pour mettre un terme au mitage du territoire.

Nous aurons encore deux autres votations sur le même thème, l’initiative Ecopop et l’extension de la libre circulation des personnes à la Croatie.

Restons-en à la votation actuelle. Elle est absolument décisive, sans doute l’une des plus importantes de cette législature, parce qu’elle présente un choix de système, et pas un ajustement de détail.

Mais si le Conseil fédéral gagne cette votation, les mêmes questions se poseront à nouveau pour l’initiative Ecopop.

L’initiative Ecopop n’est pas non plus compatible avec la libre circulation des personnes, c’est vrai.

Le PS, qui a jusqu’ici toujours soutenu la voie bilatérale, menace de soutenir le référendum sur la Croatie si les mesures d’accompagnement ne sont pas renforcées. La menace de votre parti est-elle sérieuse?

Vous devriez poser la question à son président. Mais il est exact que les mesures d’accompagnement sont très importantes, nous devons impérativement préserver les bonnes conditions de travail que nous avons en Suisse. Si de nouveaux problèmes se posent, nous devons réfléchir à des mesures supplémentaires, des sanctions plus sévères, des contrôles plus efficaces. C’est aussi la position du Conseil fédéral: nous ne voulons pas que la libre circulation des personnes soit le prétexte d’une pression exercée sur les bonnes conditions de travail en Suisse.

Comment se poursuivront nos relations avec l’UE si l’une de ces trois votations entraîne la fin de la libre circulation et la dénonciation des accords bilatéraux?

Nous devrions ouvrir des négociations avec l’UE. Il y aurait donc une phase prolongée d’incertitude. Quelles en seraient les conséquences pour notre pays, pour notre économie et pour notre qualité de vie, il est impossible de le prévoir.

Infographie: les mouvements migratoires en Suisse depuis 1991.

Actualisation: Les électeurs suisses ont dit "oui" le 9 février 2014, à une courte majorité de 50,3%, à une limitation de l'immigration. Les résultats officiels

© Migros Magazine - Ralf Kaminski - Sabine Lüthi

Auteur: Sabine Lüthi

Photographe: Raffael Waldner