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2 septembre 2013

Singer les animaux

Parmi la pléthore d'expressions animalières qui enrichissent notre langue, Isabelle Kottelat en a saisi une volée et, fin merle, les décortique avec autant de délice que de malice.

Dessin d'un chien au longs poils ressemblant à des larmes
Un chien ayant une puce dans les oreilles pleure-t-il des larmes de crocodile?

Le chien, meilleur ami de l’homme: à d’autres! Pendant longtemps, on l’estimait si sale bête, si méchant, si méprisable qu’on lui a consacré de charmants dictons qui ont traversé les siècles, comme «un temps de chien», «une humeur de chien», «faire sa tête de chien», «être chien avec quelqu’un», etc.

Au 1er siècle, «chien de païen» s’employait couramment en Palestine. L’élégante interpellation «chien de chrétien» est restée dans la bouche de certains musulmans. Et pour s’avouer ignorant, au XIXe siècle, il fallait «jeter sa langue au chien».

Aujourd’hui, quand on ne sait pas la réponse, c’est au chat qu’on prête sa parole, désormais perçu comme un gardien des secrets, en devant «donner sa langue au chat».
Mais dans notre français fleuri, ces braves toutous ne sont pas les seuls dindons de la farce, les farces étant au Moyen Age des pièces de théâtre comiques où certains personnages, les dénommés pères-dindons, étaient toujours ridiculisés par leurs enfants.

Si l’on «saute du coq à l’âne» quand on passe d’un sujet à l’autre, c’est en référence à ce fier gallinacé qui se trompait parfois de femelle: au lieu de sa poule, il sautait sur l’asne, soit «saillait du coq en l’asne» selon l’expression originale du XIVe siècle. Pas une ânesse, mais un vieux mot qui désignait alors dame cane! Pauvres volatiles: on dit aussi à tort qu’avoir un appétit d’oiseau c’est peu manger; en réalité ils se goinfrent plus que nous. Proportionnellement en tous les cas.

En revanche, «souffler comme un phoque», «dormir comme un loir», «avoir une mémoire d’éléphant» ou être «doux comme un agneau», c’est justifié. Quant à «mettre la puce à l’oreille», on se demande encore comment on a pu passer du XIIe siècle, où «mettre la puce EN l’oreille» de quelqu’un était une invitation amoureuse voire érotique, au sens d’avoir un doute.

Et si on vous raconte que les matinales corneilles sont tout aussi fatiguées que nous, il y a définitivement anguille sous roche: «bayer aux corneilles» renvoie en réalité simplement à l’ancien français baer ou béer, ce qui signifiait rester la bouche ouverte. Et quand on garde la bouche ouverte trop longtemps, forcément, on bave. Etre «bavard comme une pie», c’est parler autant que cet oiseau fait du bruit. Donc en utilisant beaucoup de salive…

Auteur: Isabelle Kottelat

Photographe: Konrad Beck