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11 août 2016

So proud d'être Suisse

L'anecdote de la honte, d'abord. Cet été, j'ai emmené des amis new-yorkais au Gornergrat. C'était leur premier vrai long voyage en Europe. Paris, le Valais, la Bretagne. En famille.

La tour Jenga à New York
La tour dite « Jenga» à New York

Deux semaines «off» (en congé, ndlr). Autant dire un miracle quand on sait que les Américains prennent rarement plus de cinq jours consécutifs de vacances.

Dans l'idée de leur épargner un éreintant trajet en voiture jusqu'à Zermatt depuis le chalet ou nous logions, je me suis renseigné sur les tarifs de train depuis la gare de Sion: 372.40 francs pour deux adultes et trois enfants. Somme à laquelle il allait falloir ajouter 90 francs par adulte et 45 francs par enfant pour atteindre ensuite le sommet par le petit train à crémaillère.

Nous avons évidemment pris la voiture. Puis, grâce l'action d'été, heureuse et inattendue, d'une grande banque qui offrait l'escapade aux enfants et faisait un rabais conséquent aux adultes, notre vertige à tous, devant ce paysage prodigieux, un balcon face au Cervin, n'a finalement pas atteint le porte-monnaie.

Mais quand même: peut-on justifier des tarifs pareils? Et, si oui, comment l'expliquer à des amis en visite – plus encore quand on passe son temps, chronique après chronique, à se gausser, tendrement mais très ouvertement, des vanités et des faiblesses de leur pays?

Je n'ai pas de réponse, mais j'en tire une leçon. L'expérience de l'expatriation, savoureuse en soi, gagne encore en intensité quand on inverse les rôles. Quelle fierté d'accompagner des touristes, en l'occurrence des amis si accueillants chez eux et, devant leur ébahissement, de pouvoir dire de ces paysages de science-fiction, entre les vignes et les glaciers:

Voilà. Ça, c'est chez moi.»

Ici en Amérique, j'ai aussi quelques occasions d'être fier de mon pays. L'autre jour, lors de la Fête nationale des Suisses expatriés, juste avant le déluge, il y eut quelques frissons à l'heure des hymnes nationaux grâce à la voix transcendante de la chanteuse valaisanne Eliane Amherd et de son groupe «Übersee» (lien en anglais). L'épouse de l'ambassadeur André Schaller, Brigitte, et son audace au micro pour l'exercice du yodel, n'était pas loin derrière.

Il y a quelques semaines, c'était Solar Impulse et son passage en rase-mottes de Manhattan. Je sais que le projet est très contesté. J'ai moi-même quelques doutes sur la véritable portée scientifique de l'expérience et, sans le connaître personnellement, ma sympathie pour Bertrand Piccard est assez en dessous de la moyenne, mais enfin, il y a pire comme porte-drapeau d'une Suisse innovante qu'un avion autonome pouvant faire le tour du monde à la seule énergie du soleil.

Ces jours, la fierté d'être Suisse me rattrape à peu près à chaque coin de la ville, lorsque je me balade dans New York. Impossible de ne pas voir la Jenga Tower, des architectes balois Herzog et de Meuron (lien en anglais), désormais presque terminée. Au 56 Leonard Street, le gratte-ciel qui atteindra 250 mètres de haut pour 57 étages, gagnant du Pritzker Prize, ferait presque de l'ombre au World Trade Center.

Il y aura 140 condos, entre 3,5 et 50 millions de dollars par appartement, dans cette flèche d'argent adossée à la New York Law School et pointant vers les cieux. Pour tout dire, je m'en fiche de ces chiffres. Je sais déjà qu'elle sera une des plus belles silhouettes de la skyline new-yorkaise. Asymétrique. Comme prête à s'effondrer. D'une grâce architecturale inégalable. Cherchant à imiter... le Cervin.

Texte © Migros Magazine – Xavier Filliez

Auteur: Xavier Filliez

Photographe: Xavier Filliez