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23 janvier 2012

Socrate et Hildebrand

Jean-François Duval

Dernièrement, comme j’arrivais place Neuve, Genève, je suis tombé sur le philosophe Socrate et son ami Eryximaque. Ils s’entretenaient de l’affaire Hildebrand. J’ai tendu l’oreille. Socrate disait:

– Mon cher Eryximaque, le peuple fait grand bruit de cette affaire. Elle m’intéresse aussi, car, comme tu sais, en tout je cherche à comprendre où est le Bien, et où se trouve éventuellement le Mal.

– Que veux-tu dire, mon cher Socrate? L’opinion publique, la presse, les politiciens n’ont-ils pas raison de penser que Philipp Hildebrand a commis une erreur en laissant son épouse acheter puis revendre 400 000 dollars pour en tirer un prévisible profit en francs suisses? Un tel manque de jugeote de la part d’un président de Banque nationale ne doit-il pas être sanctionné? Certes, pour ce couple fortuné, le bénéfice est minime, mais sur le principe, la faute est énorme.

–  Assurément, mon cher Eryximaque, et, à ce titre, le cas Hildebrand offre une excellente illustration de toute ma philosophie. S’il a commis une erreur, ce n’est pas mû par un esprit criminel, mais par ignorance. Chacun d’entre nous veut le Bien – comment ne le voudrions-nous pas?– et c’est le plus souvent par ignorance, non par volonté, que l’on agit fautivement.

– Diras-tu, Socrate, que Hildebrand a simplement commis une faute d’appréciation?

– Il a si peu eu l’intention de commettre une faute qu’il n’en a pas pris conscience de suite. Faut-il le répéter: s’il avait voulu profiter de sa situation, la transaction aurait porté sur des sommes bien plus considérables (qui risquerait son poste et sa réputation pour l’équivalent d’un mois de salaire?), et il n’aurait pas utilisé son compte déclaré chez Sarasin. La vraie, la juste question, Eryximaque, est celle-ci: la volonté de Hildebrand le portait-elle à agir pour le bien de la Suisse, ou pour ses intérêts privés?

– Assurément, Socrate, Hildebrand avait en tête le bien du pays. Sous sa présidence, en 2011, la BNS a engrangé 13 milliards de dollars de bénéfice!

– C’est que le cours des réserves en or a simplement grimpé, et Hildebrand n’est pas seul à avoir décidé d’un taux plancher pour le franc suisse. Mais tu as raison, Hildebrand était à la finance ce qu’un champion de formule un est à la course automobile. Les Suisses ne se sont-ils pas causé du tort à eux-mêmes en se privant de ses services? Sa politique monétaire, en ces temps de tourmente, était de nature à sauvegarder leur industrie d’exportation, à éviter licenciements et chômage.

– Socrate, tu penses donc qu’au regard du Bien général, les Suisses ont eux-mêmes commis une erreur d’appréciation, plus grave peut-être dans ses conséquences que celle du couple Hildebrand? Ce serait terrible!

– Ah, Eryximaque, malheureusement, il est des logiques impitoyables, des engrenages dans lesquels les sociétés humaines sont prises. La vertu ne souffre aucun accommodement: le peuple suisse autant que Hildebrand sont prisonniers de sa logique. Ma philosophie l’affirme très haut: ce sont les Idées qui règnent. Nous sommes leurs jouets. C’est pourquoi, je le crains, cette problématique est insoluble. En revanche, viens, allons trouver notre ami Euripide, car cette affaire Hildebrand, sous sa plume, fera au moins un magnifique sujet de tragédie!

Socrate et Eryximaque s’apprêtaient à remonter dans leur machine à voyager dans le temps, parquée place Neuve sous la statue du général Dufour. Je me suis précipité:

– Arrêtez, Messieurs. Euripide peut attendre. Les Suisses pas. Vos propos sont d’intérêt public. Je suis journaliste. Dans la minute, je les poste via mon Ipad sur notre site internet. Voilà, c’est fait! La question est crûment posée à nos lecteurs: HILDEBRAND EST-IL UN HOMME DE BIEN, OU UN HOMME DE MAL? Regardez par-dessus mon épaule, voilà déjà de premières réactions!...

(Socrate, Eryximaque et le soussigné se réunissent autour de l’Ipad pour lire vos commentaires).

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Auteur: Jean-François Duval

Photographe: Daniel Rihs