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25 janvier 2016

Soleure, à la quête du chiffre 11

Au fil des ruelles pavées de la plus belle ville baroque de Suisse, une balade passionnante et originale entre histoire, anecdotes et légendes.

On arrive à Soleure par la ville basse. C’est là que se trouve la gare, mais au XVIIIe siècle, artisans et population pauvre s’y côtoyaient. «Savez-vous que Soleure est le onzième canton suisse? nous demande d’un air mystérieux notre guide Susanne Im Hof, qu’on rejoint à 11 heures. Vous allez voir que le chiffre 11 va rythmer toute notre balade…»

Susanne Im Hof, guide.
Susanne Im Hof, guide.

On traverse donc la route et on longe la Berthastrasse, pour arriver au pont de Kreuzacker et sa splendide vue sur la ville haute. A droite du pont, un long bâtiment brun, construit par les familles nobles Besenval et von Sury pour s’exercer au jeu de paume. Transformé en grenier puis en abattoir jusque dans les années 1980

Les animaux arrivaient le lundi et, ce jour-là, l’Aar était rouge depuis Soleure»,

la bâtisse abrite «Le Solheure», un restaurant branché pourvu d’un des plus longs bars de Suisse.

L’empreinte des Besenval

A gauche du pont, le palais des Besenval: «Originaires de Savoie, ils avaient été nommés chevaliers en France au XVIIe siècle et bourgeois de Soleure à la même époque. Au début du XVIIIe siècle, Jean Victor Besenval fait construire ce palais ‹entre cour et jardin›, comme à Paris.»

Au-dessus des toits, on aperçoit à gauche la tourelle de l’église des Jésuites, plus loin la tour de l’Horloge et, à droite, le clocher de la cathédrale Saint-Ours. «A l’époque, l’Aar servait de frontière entre l’évêché de Constance au sud et celui de Lausanne au nord, remarque Susanne Im Hof, en traversant le pont. En 1828 fut fondé le plus grand évêché de Suisse, celui de Bâle, regroupant dix cantons.» On passe devant le palais, qui abrite un restaurant. A l’époque, les passants étaient tenus de s’arrêter devant la grille de l’entrée et de se découvrir.

La tour de l’Horloge est l’un des plus anciens édifices de la ville.
La tour de l’Horloge est l’un des plus anciens édifices de la ville.

On rejoint le Ritterquai pour découvrir, à droite, le Musée d’histoire naturelle, flanqué de piliers d’angle: la conséquence d’un tremblement de terre qui détruisit Bâle en 1356. «Les bâtiments ont été consolidés en ce que les habitants appellent fièrement ‹le marbre soleurois›. Cette pierre calcaire du Jura entre dans la construction de nombreux bâtiments de la ville mais est très difficile à sculpter, car elle renferme de nombreuses ammonites.»

Ce sont des traces concrètes de la mer du Jura, qui s’étendait ici autrefois!»

En face de nous, une ribambelle de maisonnettes: les anciennes maisons des chanoines, dont le toit typique présente un avancement. C’est là que se situait le grenier, dans lequel on montait le bois par l’extérieur dans de grands paniers, à l’aide de palans.

La cathédrale Saint-Ours de Soleure.
La cathédrale Saint-Ours de Soleure.

Les maisonnettes mènent à la gracieuse chapelle Saint-Pierre, érigée en l’honneur d’Ours et Victor, les deux saints de la cité. «Ces deux hommes faisaient partie de la onzième légion thébaine, envoyée au nord pour élargir l’empire romain. Maurice, leur commandant, fut décapité pour avoir professé sa foi chrétienne et Ours et Victor, chrétiens eux aussi, s’enfuirent avec d’autres à Salodurum/Soleure, où ils furent décapités. Mais on raconte que leurs corps, tombés dans l’Aar, saisirent leur tête sous le bras et rejoignirent le cimetière romain.»

Ce qui est étonnant, c’est qu’au milieu du XXe siècle, la chapelle fut restaurée et qu’on y trouva des restes de squelettes sans têtes…»

Casanova séduit une Soleuroise

Tout en parlant, on monte la Kronergasse. En face de nous, la maison de la famille von Roll, que cette dernière occupe depuis 1495. Le majestueux bâtiment, construit à la française, comporte une porte en arche qui permettait le passage des calèches. Juste en face sur la droite, l’Hôtel de la Couronne. «En 1760, Casanova rencontre Madame von Roll à Zurich. Il succombe à ses charmes et vient s’installer au 2e étage de cet hôtel, en face des fenêtres de sa belle. Pourtant mariée, cette dernière lui envoie des messages. Mais la nuit d’amour n’a jamais lieu, car la cousine de la jeune épouse prend sa place dans le lit du séducteur.»

L’une des fontaines de la cathédrale Saint-Ours.
L’une des fontaines de la cathédrale Saint-Ours.

A droite, la cathédrale s’élève majestueusement, flanquée de maisonnettes, «plus prisées à l’époque, car plus proches de Dieu». Construite par l’architecte Gaetano Matteo Pisoni, elle est l’incarnation même du symbolisme du chiffre 11: en hommage aux saints patrons de la ville, elle a été réalisée en onze ans, trois rangées de onze marches mènent au parvis, et les colonnes qui encadrent la porte sont formées de onze parties. Le clocher a une hauteur de 6 x 11 mètres et abrite onze cloches. «Dans la nef, si on se place sur la onzième dalle noire, on aperçoit les onze autels, et les bancs sont disposés par rangs de onze.»

L’étonnante horloge «Arlequin»

Après une pause au restaurant Zunfthaus zu Wirthen – l’unique maison de corporation subsistante de la ville –, on repart sur les traces du chiffre 11. Car Soleure compte onze fontaines, onze musées, onze églises et chapelles. Le signe magique figure même à la place du 12 sur l’horloge «Arlequin» offerte par l’artiste Paul Gugelmann, à admirer après la porte de Bienne. Le long des fortifications, les maisonnettes, jadis insalubres, sont devenues de coquettes demeures.

«Savez-vous d’où vient l’expression «être sur Soleure?»,

demande notre guide. Autrefois, les nobles possédaient des vignes au bord du lac de Bienne et les tonneaux de vin étaient transportés par bateau. Les convoyeurs se servaient sans gêne dans les tonneaux. On entendait leurs voix avinées résonner sur l’Aar et les gens soupiraient alors: «Ça y est, ils sont sur Soleure!»

Auteur: Véronique Kipfer

Photographe: Matthieu Spohn