Archives
7 décembre 2015

Solidarité avec le Sud

Pour élaborer ses jus Gold et M-Classic, Migros se fournit désormais en oranges auprès de deux coopératives brésiliennes. Et offre ainsi de nouvelles perspectives à de petits agriculteurs Fairtrade et à leurs familles.

Cristina cueille des oranges photo
Depuis dix ans, Cristina cueille des oranges. Du fait de son expérience, elle est l’une des plus rapides de la plantation.

Précis et rapides, une douzaine d’hommes et de femmes ramassent des oranges sur les branches, les glissent dans des sacoches en tissu qu’ils portent en bandoulière et vident ces dernières dans de grands sacs qui seront ensuite chargés sur un tracteur. Il est bientôt midi et le soleil tape dur sur les plantations de Paranavaí, une localité située à une heure et demie de vol de São Paulo. Seul le bus qui amène les travailleurs aux champs le matin dispense un peu d’ombre. Neuza, l’une des cueilleuses, profite de celle-ci pour installer un tabouret en plastique.

Griecele calcule la quantité d'oranges cueillies par les ramasseurs.

Cela fait plus de vingt ans qu’elle travaille dans l’agriculture: ses mains sont rêches et couvertes de durillons, sa peau tannée par les intempéries. C’est l’heure de la pause: à l’aide d’un petit couteau, la travailleuse pèle lestement une orange et mord dans la chair juteuse du fruit. Derrière elle, on aperçoit Gricele, chargée de consigner scrupuleusement sur un bloc-notes le nombre de sacs remplis par chacun. Mais elle aussi s’accorde une pause et, après avoir rangé papier et crayon, déballe son pique-nique sur la table pliante.

Une coopérative modèle

Fabio et son épouse Cristina s’asseyent à ses côtés. Cristina ramasse des oranges depuis plus de dix ans, elle compte parmi les cueilleuses les plus rapides de l’exploitation. Fabio en revanche manque un peu d’expérience: d’abord artisan, il a récemment rejoint la coopérative paysanne Coacipar où le salaire est plus intéressant que sur les chantiers. Ici, les conditions de travail sont meilleures qu’ailleurs, confirme l’un de ses collègues, et la main-d'œuvre dispose d’un salaire minimum garanti. «Chez Coacipar, je gagne plus en cinq jours que dans les plantations des grands producteurs en six», ajoute Cristina. Quant à ses deux enfants, ils profitent d’un programme de formation et de loisirs pour les 6-14 ans soutenu par Coacipar.

Regroupant une cinquantaine de paysans, la coopérative Coacipar est une entreprise modèle en matière de production durable et équitable de jus d’orange.

Les fruits sont déchargés et prêts à être travaillés.

En Suisse, la consommation annuelle moyenne de cette boisson très appréciée avoisine les sept litres, dont une grande partie est fabriquée à partir de concentré en provenance du Brésil. Dans ce pays, le marché est dominé par trois grands groupes qui évincent les petits producteurs et exercent une forte pression sur les prix. Résultat: les conditions de travail des paysans et des cueilleurs sont souvent si misérables que ces derniers sont contraints de jeter l’éponge et de partir en ville en quête d’une vie meilleure.

Une femme à la négociation

Devant cette situation, Bischofszell Produits alimentaires SA (Bina), une entreprise de la M-Industrie, a donc décidé cette année de proposer les jus d’orange Gold et M-Classic sous le label Fairtrade Max Havelaar. Bina commande désormais le concentré à la coopérative Coacipar ainsi qu’à une autre association paysanne de Liberato Salzano, plus petite et pour l’instant moins développée. En optant pour cette solution, «Migros fait œuvre de pionnier», salue Angélica Rotondaro, experte brésilienne des questions de développement durable (lire entretien ci-après).

Alors que Neuza, Cristina, Fabio et leurs collègues se sont remis au travail, la délégation Migros, actuellement en visite au Brésil, poursuit son périple pour se rendre en ville, dans les bureaux de Coacipar.

Nelson Federizzi et son fils Izaquiel sont fiers de présenter leur plantation à Otmar Hofer, directeur de Bina, et Arnold Graf, responsable produit.

La petite troupe, menée par Otmar Hofer, directeur de Bina (lire ci-après), est venue au Brésil pour renforcer les relations avec les producteurs locaux. La délégation est reçue par Vanusa Toledo, directrice de Coacipar. Ce n’est pas un hasard si les paysans ont décidé de confier la direction des négociations à cette femme: Vanusa, avec son allure sévère qu’adoucit parfois un sourire espiègle, est une personnalité respectée.

Allant droit à l’essentiel, elle explique le système de Coacipar: depuis la certification Fairtrade en 2011, le chiffre d’affaires de la coopérative a augmenté de près de 40% par rapport à l’époque où elle misait sur une production conventionnelle.

Les nouvelles recettes sont en grande partie investies dans l’acquisition de nouveaux appareils et machines, la formation continue et les projets sociaux.

L’un des principaux défis à relever consistait à garantir la traçabilité de A à Z réclamée par Migros. Citri, la société locale de transformation des oranges, a dû consentir à nettoyer et à presser les fruits Fairtrade des jours différents et à notifier quel paysan livrait tel chargement. «Le pari est tenu, tout fonctionne aujourd’hui parfaitement, comme vous allez le voir», annonce Vanusa Toledo.

Contrôles et traçabilité

Dans les ateliers de Citri, les lignes de production tournent à plein régime. L’énergie nécessaire à leur fonctionnement est fournie par du bois d’eucalyptus ramassé dans la plantation. Plusieurs camions arborant le nom de paysans attendent d’être déchargés.

A l’intérieur de l’usine, les ouvriers sont prêts à fabriquer le jus d’orange Fairtrade de Coacipar. Une fois les formulaires remplis, les fruits déboulent sur les tapis roulants. Les spécimens gâtés sont écartés, les autres sont lavés et pressés. Leur jus est ensuite réduit par ébullition pour obtenir un concentré épais. La teneur en sucre est mesurée en laboratoire et une collaboratrice vérifie que le concentré ne présente pas d’impuretés. Le jus est finalement versé dans des tonneaux sur lesquels le nom des fournisseurs d’oranges est soigneusement indiqué, puis surgelé.

Dans le laboratoire de Citri, la qualité du concentré est contrôlée avec le plus grand soin.

La marchandise est ensuite acheminée par bateau pour atterrir dans les entrepôts de la société Fruitag, aux Pays-Bas. Là, les concentrés plus ou moins sucrés et acides sont mélangés pour obtenir la saveur optimale.

Le voyage se poursuit ensuite vers la Suisse, plus précisément vers Bischofszell (TG), où la société Bina se charge de diluer le concentré, de le mettre en bouteilles et de l’acheminer vers les magasins Migros.

Migros porteuse d’espoir

La délégation suisse poursuit son voyage vers Liberato Salzano, localité située au sud-ouest de São Paulo, dans l’Etat de Rio Grande do Sul. Le paysage se fait plus vallonné, semé de fermes isolées, desservies par des pistes en terre.

Il y a une vingtaine d’années, le gouvernement brésilien a décidé d’encourager massivement la culture des oranges dans la région afin de la sortir de la pauvreté. Mais les petites plantations n’ont pas permis aux paysans de Liberato Salzano de faire fortune. Ils espéraient que la certification Fairtrade leur permettrait enfin de gagner correctement leur vie. Hélas, leurs produits n’ont pas trouvé de débouchés et sur les 139 membres de l’association, un grand nombre s’est retiré ou est passé au soja ou au blé. A ce stade, la belle idée d’une coopérative produisant du jus d’orange Fairtrade semblait pratiquement morte.

Nelson et Lenir Federizzi avec leur fils Izaquiel et sa femme Marcieli peuvent envisager leur avenir avec davantage de sérénité.

L’espoir est revenu début 2015 lorsque Migros a offert aux nonante familles de paysans qui avaient persévéré la garantie d’acheter leur récolte. Les Federizzi font partie des bénéficiaires: «Nous avons ressenti un grand soulagement», racontent Nelson et son épouse Lenir. Leur minuscule ferme est désormais dirigée par leur fils Izaquiel, 24 ans, qui travaille aux champs sept jours sur sept – ici, les paysans pratiquent l’entraide et n’engagent pas de cueilleurs.

Son épouse Marcieli, 21 ans, étudie l’agriculture et l’administration: «Avec internet, je n’ai plus besoin de me rendre tous les jours à l’université», confie- t-elle. Grâce aux connaissances de sa femme et à la confiance retrouvée depuis l’accord passé avec Migros, le couple peut enfin faire des projets d’avenir et peut-être même mettre un peu d’argent de côté pour acheter un lopin de terre supplémentaire. Des vacances? Izaquiel et Marcieli n’y songent pas. Pouvoir rester sur leur terre suffit amplement à leur bonheur.

Auteur: Nina Siegrist

Photographe: Véronique Hoegger