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30 mai 2016

Soline Anthore: «La représentation sociale est d’abord l’apanage du mâle»

Tout comme la femme, l’homme subit depuis de nombreux siècles les diktats de la mode. C’est d’ailleurs lui sans doute qui a été le premier à souffrir pour être beau, comme nous le rappelle Soline Anthore, spécialiste de l’histoire du costume.

Selon Soline Anthore, c’est au XIXe siècle que l’image masculine actuelle a été forgée.
Selon Soline Anthore, c’est au XIXe siècle que l’image masculine actuelle a été forgée.

La coquetterie vestimentaire masculine, à quoi sert-elle?

Depuis que l’homme se pare, que ce soit de vêtements ou d’accessoires, il a cherché à la fois à appartenir à un groupe et à se démarquer. Il est en permanence dans ce paradoxe, entre jeu d’intégration et jeu de démarcation. Et puis, il y a le jeu de séduction aussi bien sûr, c’est ce qu’utilise le règne animal pour rencontrer l’âme sœur, procréer et continuer à fructifier sur Terre.

Existe-t-il une différence homme-femme?

Oui. Parce que toute l’histoire de l’humanité ou presque, est basée sur l’histoire de l’homme: c’est lui qui est sur le devant de la scène. L’épouse, la mère, la fille sont sous tutelle masculine, donc la représentation sociale est d’abord l’apanage du mâle. Il faut attendre la Révolution française, qui met à bas dentelles et fanfreluches considérées alors comme des symboles de l’aristocratie, pour passer à du sérieux et de l’austère bourgeois avec des couleurs qui ne vont plus osciller qu’entre le noir et le… noir. C’est à ce moment-là que le rôle des apparences revient à la femme, qui continue seule à porter des couleurs, des dentelles, des gros bijoux, autant de symboles qui auparavant étaient davantage masculins que féminins.

L’homme a-t-il toujours cultivé son apparence?

Dès la fin de la Préhistoire et dans l’Antiquité aussi, il y avait un raffinement vestimentaire absolument époustouflant dans les classes aisées. Nous avons toujours cherché à montrer soit ce qu’on est, soit ce qu’on a envie de faire croire qu’on est. C’est le jeu des apparences.

Le vêtement, c’est un langage qui ne s’arrête jamais, il n’y a pas de silence vestimentaire. Nous pouvons choisir de nous taire en mots, mais ce que l’on représente parle toujours…

L’habit fait le moine!

Ou pas, ahahah!

Au fil des siècles, la femme a souffert pour être belle. Est-ce aussi le cas de l’homme?

Ah oui, absolument. Ce n’est qu’à partir de la révolution des années 1960 qu’il y a une réelle recherche de confort, d’aisance pour bouger dans la vie tous les jours. Avant cela, ce sont les hommes qui certainement ont commencé à se contraindre physiquement. A la fin du Moyen Age, le port de l’armure exige une taille resserrée pour avoir un buste galbé qui dévie les coups de lance et d’épée. Et en-dessous, l’homme porte des vêtements très ajustés pour modeler son corps. Vêtements qui passent dans la mode civile parce que les gens trouvent ça cool, un peu comme la veste de motard que l’on met même si l’on n’a pas de moto.

Jusqu'au début du
Jusqu'au début du XIVe siècle, les vêtements étaient unisexes.

Et pour la gent féminine?

La femme va aussi adopter des vêtements près du corps, alors qu’avant, jusqu’au premier tiers du XIVe siècle, le vêtement était unisexe: l’homme et la femme portaient des robes.

Passer ainsi à des vêtements sexués qui mettent en valeur les corps comme jamais auparavant, ça a dû faire quelque peu jaser?

Exhiber ou laisser entrevoir des parties de son anatomie que l’on n’aurait jamais montrées avant, ça a choqué, ça a fait scandale! Pour certains moralistes et bien-pensants de ce temps-là, c’était un signe de décadence. Cette nouvelle tendance – comme toute nouvelle tendance d’ailleurs – transgresse au départ une habitude, une norme jusqu’à ce qu’elle devienne norme à son tour.

Sous Louis XIV, le vêtement devient ostentatoire. Le Roi Soleil portait lourde perruque, jabot, gilet brodé, culotte large surchargée de dentelles et chaussures à talons rouges. Le but était d’épater la galerie?

Comme toujours, oui. La cour de Louis XIV mène la danse en Europe, elle est la meneuse du bon goût et tous les pays voisins vont essayer d’imiter les tendances de Versailles. Et vu que l’armure perd son rôle utilitaire sur les champs de bataille à cette époque-là – elle est devenue tellement lourde pour résister aux balles (60 kilos pour un cuirassé) qu’elle n’est pratiquement plus portable –, le vêtement retrouve de l’ampleur avec des rubans et des dentelles qui débordent de partout. On est dans quelque chose de complètement fou, de baroque quoi!

A l’inverse des nobles, les bourgeois adoptent une apparence austère…

Il y a ceux qui vont faire la course avec les nobles, donc s’habiller comme eux. Et puis, il y a ceux qui vont vouloir montrer qu’ils sont bien plus sérieux que toute cette aristocratie frivole, qui ne pense qu’à se montrer. Il faut attendre le XIXe siècle pour que cette élégance austère s’impose. C’est le fameux charme discret de la bourgeoisie.

C’est cette tenue correcte et discrète qui est encore de mise chez les hommes d’affaires d’aujourd’hui, non?

Oui. Que penserions-nous d’un homme d’affaires vêtu d’un habit coloré avec des motifs bizarres? Nous aurions de la peine à le prendre au sérieux, son apparence jouerait contre lui.

Pour revenir à l’époque des rois de France, le paraître vestimentaire concernait la noblesse et la bourgeoise, pas les va-nu-pieds.

Effectivement, les plus pauvres ont autre chose à faire que d’essayer de s’habiller à la mode. Mais ce qu’il faut savoir, c’est qu’il y a alors un gros commerce de seconde main, de troisième main, etc. Les fripiers, c’est énorme! Du coup, les vêtements luxueux circulent dans les autres couches de la société, même dans les plus basses. Ils sont certes un peu passés, mais finalement pas tant que ça parce que les riches renouvellent assez facilement leur garde-robe. Les gens des classes inférieures ne sont pas à la pointe de la mode bien sûr, mais ils essaient d’y avoir accès par des petites bribes, par les miettes laissées par ceux qui ont les moyens.

"La révolution industrielle et le prêt-à-porter bouleversent la donne."
"La révolution industrielle et le prêt-à-porter bouleversent la donne."

A quel moment la mode se démocratise-t-elle? A la fin du XVIIIe siècle avec la révolution industrielle?

La révolution industrielle et le prêt-à-porter bouleversent la donne. On n’est plus obligé de passer par de la confection maison ou par un tailleur pour s’habiller. Le vêtement va évidemment durer moins longtemps, mais ça n’a pas trop d’importance puisque la mode est désormais volatile.

Avec l’avènement de l’industrie du textile, l’habillement masculin devient plus terne, il perd de son éclat et de sa couleur comme s’il était le reflet de la grisaille ambiante…

Non, ses couleurs, il les a perdues au XIXe siècle déjà. C’est vraiment à ce moment-là que l’image masculine a été forgée. Du coup, tout ce qui s’en écarte est fatalement féminin ou alors ambigu.

Comme les dandys?

Exact. A une période où l’homme s’affirme comme sérieux et austère pour être viril, les dandys se démarquent en récupérant des codes exclusivement féminins pour se créer une identité. Ils portent des bijoux, des boutons ornés, des matières somptueuses, des couleurs, soit des tas de choses que les hommes n’osent plus par peur de passer pour ambigus. De cela, le mâle est resté marqué, et ça reste aujourd’hui difficile de lui faire porter une chemise à fleurs, à moins qu’il soit sur une île.

Au cours du XXe siècle, on a l’impression que les différences vestimentaires entre hommes et femmes tendent à s’estomper. Est-ce en lien avec le combat pour l’égalité que mènent les féministes?

Très certainement. Dans les années 1920, le vêtement féminin prend une forme masculinisante qui colle avec les revendications de liberté et d’égalité de l’époque. Mais bon, la mode est faite de cycles comme vous le savez, il y a des allers et retours... Dans les années 1920 toujours, les femmes jettent gaines et corsets pour adopter des dessous plus confortables et, trente ans plus tard, elles récupèrent les gaines pour mettre en valeur leur taille fine. Nous sommes dans un rapport amour-haine avec le vêtement.

La mode masculine au XXIe siècle? Un petit retour d'élégance!
La mode masculine au XXIe siècle? Un petit retour d'élégance!

Comment décririez-vous la mode masculine de ce début du XXIe siècle?

Elle se caractérise par un petit retour d’élégance avec les hipsters, entre autres, qui ressemblent quelque part à des dandys «négligés».

Les hommes, pas tous bien sûr, piochent dans la sphère féminine, soignent leur apparence, reprennent des couleurs… Ça fait plaisir, c’est agréable à l’œil.

© Migros Magazine - Alain Portner

Auteur: Alain Portner

Photographe: François Wavre