Archives
24 mars 2014

Sommes-nous tous multitâches?

Nous menons souvent plusieurs activités de front. Mais notre cerveau est-il vraiment capable d’une telle performance? Et pour un résultat final de quelle qualité?

Collage illustrant le multitasking multitache
Rares sont les personnes à pouvoir mener deux actions simultanément sans perte de qualité.

On parie qu’au moment même où vous commencez la lecture de cet article vous êtes aussi en train d’écouter la radio? De croquer dans une tartine? Ou de commenter le statut d’un ami sur Facebook? Cette volonté de mener plusieurs activités en même temps, que l’on définit souvent par l’anglicisme de «multitasking», n’est pas nouvelle. C’est ainsi que maman a depuis longtemps pris l’habitude de faire le repassage tout en visionnant un téléfilm, ou papa de lire son journal en fumant sa pipe.

Des exemples un peu cliché, certes. Mais il semble que depuis quelques années le phénomène ait pris de l’ampleur. En cause: les nouveaux moyens de communication. Alexis Hervais-Adelman, maître-assistant au Département de traduction et d’interprétation de l’Université de Genève:

Les smartphones, qui nous offrent un accès en tout temps à internet, nous incitent à rester joignables en permanence et donc à décrocher plus souvent des tâches que nous effectuons au quotidien.

Il poursuit: «Les réseaux sociaux à la mode comme Twitter ou Instagram nous le prouvent: nous allons toujours plus vers une communication courte et instantanée. Ce qui nous oblige aussi à switcher plus souvent d’une action à une autre.»

Les entreprises sont sous le charme

Les milieux professionnels semblent eux aussi sous le charme du multitasking. Comme le démontrent ces toujours plus nombreuses offres d’emplois qui demandent aux candidats d’être «multitâches». Pourquoi une telle exigence? «Beaucoup d’entreprises se sentent débordées aujourd’hui, estime Nicole Picthall, coach pour entreprises et individus, basée dans la région nyonnaise. C’est pourquoi elles sont à la recherche de personnes qui savent travailler dans l’urgence et garder la tête au-dessus de l’eau dans ces conditions.»

Nicole Picthall, coach pour entreprises et individus, basée dans la région nyonnaise.
Nicole Picthall, coach pour entreprises et individus, basée dans la région nyonnaise. (Photo: DR)

Il est vrai que cette méthode de travail peut amener certains avantages. «L’effet peut être positif au sein d’une équipe bien soudée et qui passerait par exemple une semaine dans le feu de l’action pour gérer un événement chargé d’imprévus, poursuit la coach. La dynamique peut être fantastique et il en ressort souvent le sentiment d’avoir accompli quelque chose d’exceptionnel!» Une forte adrénaline, certes, mais qui peut sur le long terme se révéler dangereuse pour la santé…

On ressent surtout du stress, on fait des erreurs, on éprouve de la fatigue physique et mentale… Au point de finir parfois en burn-out.

Franziska Tschan, professeure à l’Institut de psychologie du travail et des organisations de l’Université de Neuchâtel. Photo: LDD
Franziska Tschan, professeure à l’Institut de psychologie du travail et des organisations de l’Université de Neuchâtel. Photo: LDD

Sans compter que, contrairement à ce qu’on pourrait croire, le multitasking ne permettrait pas de travailler plus rapidement.Franziska Tschan, professeure à l’Institut de psychologie du travail et des organisations de l’Université de Neuchâtel:

Des études ont prouvé qu’en bûchant sur deux dossiers en même temps le résultat final perdait en qualité.

«Le degré de concentration n’étant pas optimal, nous avons en effet tendance à commettre davantage d’erreurs. Et même au cas où la qualité serait au rendez-vous, il y a fort à parier qu’il aura fallu plus de temps pour parvenir à ce résultat.» Car à chaque fois que l’on passe d’une tâche à une autre, cela exige une petite période d’adaptation… «On ne peut jamais recommencer le travail exactement là où on l’avait laissé!»

Aujourd’hui, les scientifiques essaient de comprendre si notre cerveau est réellement capable d’effectuer deux tâches simultanément. Des recherches qui, pour l’instant, fournissent des résultats qui ont la fâcheuse tendance à se contredire. «C’est impossible, le cerveau humain n’est capable que de passer très vite d’une intention à une autre, estime pour sa part Franziska Tschan. Ce qui peut donner l’illusion parfois de réaliser deux tâches de manière simultanée.»

Stocker des informations durant une courte période

Mais tout le monde ne partage pas cet avis. Du côté des neuropsychologues notamment, on débat encore de la possibilité pour notre cerveau de réaliser plusieurs tâches à la fois. «Des recherches ont montré que la capacité de multitasking exige un système de mémoire que l’on nomme «mémoire de travail», explique Janina Hoffmann, de l’Institut de psychologie de l’Université de Bâle. Elle nous permet de stocker des informations pendant une courte période, tout en manipulant simultanément d’autres informations. Les personnes qui possèdent une bonne mémoire de travail sont généralement très douées en ce qui concerne les compréhensions de texte, ou parviennent à résoudre plus rapidement de nouvelles tâches.»

Une faculté qui, dans le cas de certaines professions, serait particulièrement mise à contribution. Il y a bien sûr les interprètes de conférences, qui parviennent à traduire simultanément des propos d’une langue à une autre. Des cas particuliers qu’a étudiés une équipe de chercheurs des facultés de traduction et d’interprétation ainsi que de médecine de l’Université de Genève. «Nous avons observé le cerveau d’interprètes dans un IRM pendant qu’ils avaient à traduire des phrases, explique Alexis Hervais-Adelman. Nos résultats ne nous permettent pas de savoir si ces personnes sont dotées de facultés multitâches ou non. Mais nous avons pu repérer que lorsqu’elles sont en plein travail, deux réseaux superposés agissaient simultanément dans leur cerveau.»

Un talent qui peut donc s’entraîner, jusqu’à parvenir au stade où une partie du travail de traduction pourrait s’opérer de manière quasi automatique. «Des interprètes au terme de leur formation m’ont confié qu’ils n’avaient plus conscience de parler une autre langue, mais avaient simplement l’impression de répéter ce qu’ils entendaient, poursuit le chercheur. Plus une action est automatisée, moins on a besoin d’un contrôle actif pour la générer. Et nos efforts peuvent donc mieux se concentrer sur une autre tâche.»

Reste encore à démystifier une croyance populaire, particulièrement tenace. Celle qui prétend que les femmes auraient davantage de facilité à se révéler multitâches que les hommes. «A l’heure actuelle, toutes les études à ce sujet contredisent cette hypothèse, regrette Franziska Tschan. Dommage, pour une fois que la gent féminine aurait eu un avantage sur l’homme...»

Interview

«De plus en plus de parents se plaignent du manque de concentration de leur enfant»

Isabel Pérez, directrice et conseillère pédagogique chez IPCoaching.
Isabel Pérez, directrice et conseillère pédagogique chez IPCoaching.

Isabel Pérez, directrice et conseillère pédagogique chez IPCoaching.

Remarquez-vous chez les enfants des problèmes scolaires liés à l’influence du «multitasking»?

On le sait depuis longtemps, la majorité des élèves ne peut se concentrer qu’au maximum entre vingt et quarante minutes sur une même tâche. Mais depuis quelques années, j’entends de plus en plus de parents se plaindre du manque de concentration de leurs enfants lorsqu’ils font leurs devoirs. Lorsque j’étais moi-même étudiante, je n’avais pour source de distraction chez moi que la télévision, le téléphone et le frigo. Aujourd’hui la plupart des jeunes ont à portée de main leur smartphone et un ordinateur. Ils n’ont plus besoin de chercher des stratégies pour échapper à leur travail… Ce sont les distractions elles-mêmes qui viennent les interrompre!

En quoi ces sources distraction nuisent-elles à leur travail?

A cause de ces nouveaux outils, les jeunes ont pris la mauvaise habitude de passer plus rapidement d’une tâche à l’autre.

Pourquoi optent-ils quand même pour cette méthode?

Parce qu’ils ont l’impression qu’elle leur permet de rendre leur travail moins ennuyeux. Mais aussi parce qu’elle leur donne l’impression d’être plus productifs. C’est faux! Même si la quantité de travail peut être importante, la qualité n’est que rarement au rendez-vous. Et c’est souvent lors de la phase de correction des exercices en classe qu’ils s’aperçoivent qu'ils ont commis beaucoup d’erreurs. Cela peut être très décourageant pour les élèves, qui croient être mauvais dans une discipline alors que c’est uniquement leur méthode d’apprentissage qui pose problème.

Et c’est souvent pour communiquer avec leurs amis que les enfants décrochent de leurs devoirs…

Les nouveaux outils de communication sont certes une grande source de distraction pour les jeunes, mais ils peuvent aussi avoir un impact important sur leurs émotions. Imaginez qu’un adolescent reçoive un message d’insulte de la part d’un camarade de classe alors qu’il est en train de faire ses devoirs. Cette nouvelle se révélera bien plus importante à ses yeux que l’exercice sur lequel il planche. Et il lui faudra beaucoup de temps pour retrouver toute sa concentration.

Que conseillez-vous pour mieux organiser les devoirs?

Les tâches devraient être accomplies de manière successive et non pas toutes à la fois.

Dans quel environnement l’élève devrait-il faire ses devoirs?

Ceci est très variable d’un enfant à l’autre. Cela peut paraître étonnant, mais certains adolescents arrivent mieux à travailler lorsqu’il y a de la musique en bruit de fond car le silence complet à tendance à les angoisser. Je recommande surtout aux parents d’aménager un «lieu rituel» où le jeune y fera chaque jour ses devoirs. Cet espace doit être le plus neutre possible et loin de toute source de distraction, quitte à confisquer parfois certains outils (smartphone, ordinateur, etc.). Il est important également de mettre en place des horaires réguliers durant lesquels l’enfant sera tenu de faire ses devoirs.

© Migros Magazine – Alexandre Willemin

Auteur: Alexandre Willemin

Photographe: Corina Vögele (illustration)