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1 juin 2015

Une ville sous la ville

A Lucerne, l’un des plus grands ouvrages de protection civile au monde était conçu pour abriter 20 000 personnes en se prolongeant dans le tunnel autoroutier du Sonnenberg. Visite souterraine de ce vestige de la Guerre froide.

Lucerne, son pont, son lac et ses jolies ruelles médiévales. Un paysage de carte postale qui vaut à la ville d’attirer chaque année quantité de touristes internationaux. Mais c’est un tout autre visage de la cité que nous voulons découvrir aujourd’hui. Sa face cachée, au sens propre comme au figuré.

A quelques minutes de bus de la gare principale, nous parvenons dans le petit parc pour enfants du «Sälihalde». Rien de bien particulier à signaler… Si ce n’est peut-être ce chemin en cul-de-sac, partiellement caché entre de grands arbres et qui aboutit à une petite porte en fer enfoncée dans le béton. Comment imaginer que nous nous trouvons à l’une des entrées du plus grand abri de protection civile au monde lors de son inauguration en 1976? Pas moins de 20 000 personnes auraient pu y trouver refuge en cas d’attaque nucléaire ou de catastrophe naturelle.

Une autre caractéristique du gigantesque ouvrage, en fonction dans son intégralité jusqu’en 2006, participe à sa notoriété: outre l’énorme bâtiment sur sept étages, entièrement souterrain et surnommé la «Caverne», l’abri était conçu pour pouvoir se prolonger dans le double tunnel autoroutier du Sonnenberg.

D’une pierre, deux coups

«Les autorités lucernoises ont pensé résoudre simultanément deux problèmes qui se posaient dans les années 1960, rapporte notre guide francophone Christine Schebesta. D’un côté, la nécessité de construire une autoroute de contournement et, de l’autre, le manque de places disponibles dans ses abris de protection civile.» A l’époque, Lucerne comptait 60 000 habitants. Les immeubles de la vieille-ville ne bénéficiant que rarement de telles infrastructures, il manquait alors un lit en bunker pour un tiers de la population.

La visite débute par un long couloir de 200 mètres qui mène jusqu’au dernier étage de la construction souterraine, à cheval entre les deux tunnels autoroutiers. Dans une première salle, un film permet de se replonger dans le contexte de l’époque. Nous sommes en pleine Guerre froide et l’Europe vit dans la crainte d’une troisième guerre mondiale. Lors du dernier conflit, c’est en se réfugiant dans le métro que les Londoniens ont pu survivre aux bombardements allemands. La Suisse prend note, et se met à construire en masse des abris de protection civile. Il faut une place pour chaque habitant!

Christine Schebesta Guide
Christine Schebesta, guide.

Notre guide nous mène jusqu’à une deuxième salle où ont été installés des exemples de compartiments de lits et de sanitaires qui auraient été déployés sur une voie, tout au long des deux galeries de l’autoroute, pour abriter au total chacune 10 000 personnes. «Une fois la route fermée à la circulation, il aurait fallu environ quinze jours pour meubler le tout, précise l’ex-habitante de Peseux (NE). Ce qui n’était pas jugé comme un problème, puisqu’on ne craignait pas d’attaques surprises…» Difficile d’imaginer un tel plan à l’œuvre en jetant un coup d’œil par une petite vitre, à l’intérieur de la «Caverne», qui permet d’observer le flux ininterrompu de véhicules dans le tunnel.

Bien que chaque galerie s’étale sur 1,6 km, l’espace par personne aurait été pour le moins… limité. Chacun aurait eu droit à environ 1 m2 de la surface totale du tunnel. Et à une... partie de lit, puisqu’il n’avait pas été prévu de rangements pour les provisions que chaque personne se devait d’amener elle-même dans le bunker.

On aurait dû dormir sur nos vivres! Même si l’abri était conçu pour servir au maximum quinze jours, cela représente tout de même un important encombrement.»

Quatre portes de 350 tonnes

Guère de confort dans ces tunnels donc, fermés à chaque extrémité par des portes en béton armé de 350 tonnes chacune. «Malgré le système de ventilation très puissant, mais aussi extrêmement bruyant, l’air aurait été chaud, humide et empreint d’odeurs peu agréables...» Détail croustillant que Christine Schebesta a eu vent d’un ami: «Deux feuilles de papier WC auraient été disponibles par personne et par jour!»

L'abri de protection civile du Sonnenberg à Lucerne.
L'abri de protection civile du Sonnenberg à Lucerne.
L'abri de protection civile du Sonnenberg à Lucerne.

Après quelques minutes de marche le long des couloirs de béton peints en couleurs vives («pour un effet psychologique positif!»), nous arrivons dans l’ancien poste de commandement. Les appareils de communication ont été conservés dans leur état d’origine. Le plus emblématique est peut-être ce petit studio radio, depuis lequel on aurait pu transmettre des informations par haut-parleur dans le tunnel mais également dans toute la Suisse centrale en passant par la bande FM.

Des émissions de divertissement, préparées à l’avance par des animateurs célèbres des années 1970, étaient prêtes à être diffusées! On aurait aussi joué régulièrement l’hymne national parce qu’on estimait qu’il permettrait de renforcer le sentiment d’entraide et de patriotisme.»

Plus loin, on découvre les cellules d’arrêt, prévues pour accueillir au maximum dix personnes! Les trois autres étages de la forteresse auraient servi d’hôpital, avec lits superposés, douches, pouponnière, salle de radiographie et de stérilisation. Et deux salles d’opération, dont l’une a pu être conservée avec tout son équipement d’origine. «Un matériel du dernier cri à l’époque!»

Tout en bas de l’édifice se trouvent encore les machines à laver le linge et les grandes cuves chauffantes qui auraient permis de préparer des mets semi-liquides au personnel de la protection civile et aux patients de l’hôpital. Il reste même quelques grosses boîtes de conserve contenant un mélange alimentaire censé couvrir tous ses besoins en vitamines et éléments nutritifs. Particularité du produit: «Aucune date de péremption n’y est inscrite!»

Une cheminée réversible

Notre exploration s’achève par l’immense salle technique où sont installés les filtres servant à purifier l’air venant de l’extérieur. «La cheminée est réversible: elle permet en temps normal de laisser s’échapper les gaz produits par les véhicules à l’intérieur du tunnel, mais elle aurait aussi pu servir à amener de l’air frais dans l’abri de protection civile...»

Une telle ingéniosité! Les solutions techniques imaginées par les architectes des lieux ne peuvent qu’impressionner le visiteur. Pourtant, après un test grandeur nature opéré en 1987, la ville de Lucerne a préféré réduire le nombre de places disponibles à 17 000. Et en 2006 de ne conserver que les 2000 lits disponibles dans la «Caverne», abandonnant l’idée d’abri dans le tunnel autoroutier pour des raisons financières et pratiques. «Les aspects psychologiques avaient été également sous-évalués, ajoute Christine Schebesta.

Il est probable que dans une telle situation de crise, les 20 000 personnes entassées dans le bunker géant auraient pu se montrer moins dociles qu’on ne l’imaginait…»

Une hypothèse qui, fort heureusement, n’aura jamais pu être vérifiée.

Texte © Migros Magazine – Alexandre Willemin

Auteur: Alexandre Willemin

Photographe: Herbert Zimmermann