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7 novembre 2015

«On est un peu dépassé par ce qui nous unit»

Ils écrivent des chansons l’un pour l’autre depuis 40 ans, mais jamais encore Alain Souchon et Laurent Voulzy n’étaient montés ensemble sur scène. C’est désormais chose faite avec leur tournée qui passe cet automne par Genève. Pour l’occasion, les deux artistes évoquent leur longue route commune, toujours aussi complices.

Laurent Voulzy et Alain Souchon
Amis de longue dates, éternels complices, Laurent Voulzy et Alain Souchon s'offrent pour la première fois un album commun.

Un album écrit ensemble mais pour tous les deux, c’est très différent?

Laurent Voulzy: On vit une nouvelle expérience. Ecrire des chansons ensemble, on connaît bien et depuis longtemps. Dans une ambiance très agréable, amicale, où l’on écrit pour l’un ou pour l’autre. Cet album était pour nous deux, et maintenant nous le chantons ensemble sur la même scène. Nous sommes très différents l’un de l’autre, et il fallait que les titres, la production et maintenant le spectacle nous conviennent à tous les deux. Il a fallu de longues discussions, et parfois un peu d’inquiétude. Maintenant, nous avons passé ce cap et tout roule. C’est juste agréable.

Laurent Voulzy et Alai Souchon, éternels complices.
Laurent Voulzy et Alai Souchon, éternels complices.

Justement, comment ressentez-vous le fait de vous retrouver sur scène pour la première fois avec votre vieux complice artistique?

Laurent Voulzy: Personnellement, je le vis autrement que lorsque je suis seul. C’est sûr. C’est le résultat d’un processus qui fut sans doute plus difficile que l’on pensait. Et en même temps, c’est très agréable, on éprouve beaucoup de plaisir. Et puis, si l’on a fait les chansons à deux, au final elles sont toujours à celui qui les chante. Là, je joue de la guitare et je chante des chœurs sur La Balade de Jimmy et j’ai le sentiment qu’elle est aussi un peu à moi.

On s’approprie un peu l’univers musical de l’autre, et c’est assez sympa.

Laurent Voulzy et Alain Souchon.

Si je dis que votre musique et votre image sont plus légères que celles d’Alain Souchon, je caricature?

Laurent Voulzy: Un peu. Alain aborde souvent des thèmes de société. Ou ses souffrances d’enfant. Mais quand je chante Belle-Ile-en-Mer ou Le Soleil donne, j’aborde aussi les coups pris enfant à cause de ma différence de couleur. Je reste très attiré par la métaphysique et la mystique. Une partie de mon répertoire s’en inspire, comme Caché derrière. Après, c’est vrai qu’il y a cette pop sixties anglaise qui m’a musicalement profondément marqué parce que mon apprentissage de la guitare, mon premier groupe, mes premiers émois amoureux datent de cette époque. Comme mes origines de la Guadeloupe ont imprimé en moi une marque indélébile. Du coup, on retrouve souvent ces airs brésiliens dans un tempo plutôt pop jusque dans cet album commun dans La Baie des fourmis. Cela dit, ça ne me vexe pas quand on me parle de chansons légères. J’aime bien ça aussi. C’est juste que je connais la gravité qu’il y a derrière.

On parle parfois de vous deux comme d’un couple musical. Je vous vois plutôt comme une fraternité…

Laurent Voulzy: Oui, vous avez raison.

Alain dit cette phrase très jolie à propos de nous: «Ma mère ne reconnaît pas Laurent comme son fils et c’est pourtant mon frère.»

On ne se voit pas tout le temps, on n’est pas jaloux l’un de l’autre.

En même temps les choses auraient peut-être été moins simples si le succès n’avait frappé à la porte que de l’un des deux, non?

Laurent Voulzy: Très difficile de répondre. Je n’en sais rien. Si seul Alain était devenu célèbre, j’aurais été heureux comme compositeur. Avec sans doute une sourde et vivable souffrance, puisque mon rêve était aussi d’être sur scène et de chanter devant un public.

Et être uniquement guitariste, était-ce imaginable?

Laurent Voulzy: J’écoutais Baden Powell, Georges Brassens, des copains qui jouaient du jazz ou du Hendrix. J’adore l’instrument. Mais en même temps, dès la seconde fois où j’ai empoigné une guitare, j’ai essayé de trouver un air. La composition a toujours été plus importante.

Cet album commun était très attendu par une partie de vos publics. Une pression supplémentaire?

Laurent Voulzy: Nous avions d’abord imaginé réaliser une tournée commune. Ensuite, et c’est peut-être un peu moi qui ai poussé l’histoire, j’ai trouvé que ce serait génial d’écrire de nouvelles chansons pour deux et de ne pas seulement chanter le passé. Et c’était sûrement le moment que ça arrive parce que autrefois, nous n’y avions jamais songé. Mais sinon, personnellement, je n’ai pas trouvé de pression supplémentaire. C’est le même mélange d’excitation, de joie et d’appréhension.

Quelle est la principale qualité artistique et humaine d’Alain?

Laurent Voulzy: Il me surprend tout le temps. Quand on se revoit, on est content. On fait un peu de bateau, on pique-nique. Et puis, à un moment donné, on se met devant la feuille de papier et la guitare. Et là, il y a toujours un moment où une phrase, une idée vont me scotcher. Humainement, c’est extrêmement vivant, vivifiant. Et puis c’est quelqu’un qui pourrait vivre dans le dénuement. Il trouve que tout est dérisoire. Alors que moi, tout me paraît important.

Il essaie juste de faire bien des chansons et certaines choses de la vie. Le reste a peu d’importance à ses yeux. Je trouve ça magnifique.

Alain Souchon, tout se passe bien avec Laurent Voulzy sur cette tournée?

Alain Souchon: On ne s’engueule pas plus qu’avant, en fait. Pourquoi?

Parce que j’ai lu que vous disiez qu’avec cette tournée commune, vous alliez enfin fonctionner comme un groupe...

Alain Souchon: Ah oui et un groupe, ça se chamaille. Mais notez que dans les groupes, il s’agit avant tout de problèmes d’ego. Nous bossons ensemble depuis quarante ans, et ça marche plutôt bien. Les gens qui l’aiment en général m’apprécient aussi, même si comme nous sommes assez différents, nos publics le sont aussi. Ils se rejoignent, on va dire.

La pop anglo-saxonne, vous n’aimiez pas?

Alain Souchon: Mais si, j’adorais. Les Rolling Stones, les Beatles, ça nous faisait rêver, bien sûr. Simplement, j’ai été davantage sensibilisé, marqué en profondeur par les gens qui écrivaient de la chanson française avec force tels que Jacques Brel, Guy Béart, Barbara, Léo Ferré.

Avez-vous trouvé difficile d’adapter cette alchimie mystérieuse qui vous réunit pour cet album commun?

Alain Souchon: Oui j’ai eu de la peine à écrire des textes pour les deux. En parlant beaucoup avec Laurent, en me mettant à sa place, j’écris aisément pour lui. Et puis pour moi naturellement. Mais vous avez remarqué, je n’écris pas tellement de chansons pour les autres. A part Françoise Hardy et Jane Birkin que j’adorais. Mais des petites choses mineures. Donc, des paroles pour cette nouvelle personne qui est Laurent et moi, ça n’a pas été immédiat. Donc je l’avoue: j’ai mis du temps et l’album a pris du temps à cause de moi.

Vous évoquez vous-mêmes une nouvelle personne. Après le studio, vous êtes maintenant sur les routes tous les deux. Et du coup un peu plus un couple, non?

Alain Souchon: C’est vrai, physiquement, nous sommes davantage ensemble que nous ne l’avons jamais été. On l’était moralement, mentalement. Mais on aime bien être tous les deux.

Quand on fait des chansons, on part comme des copains, on laisse nos familles, on va au bord de la mer, dans notre bulle. Il y a sans doute un côté adolescent de continuer comme ça. C’est vrai.

Notre amitié, notre aventure, nos chansons, cette longue route artistique et amicale commune, c’est quelque chose qui nous dépasse. Laurent a un caractère et une façon de faire de la musique qui me conviennent tout à fait. C’est un hasard extraordinaire. On est un peu dépassé par ce qui nous unit.

Qu’est-ce que Laurent Voulzy vous a apporté de plus important?

Alain Souchon: Il est très fort musicalement. S’il était anglo-saxon, je suis persuadé qu’il serait une star mondiale. Et son talent me fascine. J’écris des musiques, mais par rapport à lui ça reste très basique.

Auriez-vous pu vous exprimer littérairement ou autrement qu’à travers le chant?

Alain Souchon: Ah non j’adore ça. Les chansons sont vraiment écrites pour être chantées. Il y a comme une magie dans le mélange entre les mots et la musique. Un charme envoûtant et j’aime chercher cette harmonie.

Laurent Voulzy et Alai Souchon.

C’est un art léger?

Alain Souchon: Oui, et en même temps les chansons disent des choses. Un peu de soi, un peu de son regard sur le monde. Ça peut toucher quelque chose de profond, mais en l’effleurant. Lorsque Gainsbourg chante «La beauté des laids se voit sans délai», on sent bien que l’on touche quelque chose d’intime. L’art, c’est justement lorsque ça n’a l’air de rien, qu’avec des mots légers l’on touche quelque chose d’important.

Laurent Voulzy vous a-t-il apporté un peu de cette légèreté à vous, le mélancolique?

Alain Souchon: Il aime la danse, le soleil tout en étant quelquefois mélancolique. Mais c’est vrai, j’ai une vision plus pessimiste du monde dont les malheurs me touchent. Je n’aurais pas chanté «le soleil donne la même couleur aux gens». Mais je suis content de l’avoir écrit. Voilà ce qu’il m’apporte.

Texte © Migros Magazine – Pierre Léderrey

Auteur: Pierre Léderrey