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9 mars 2015

«Il est mes yeux!»

Le Groupement romand de skieurs aveugles et malvoyants (GRSA) permet aux handicapés de s’adonner à un sport qu’ils croyaient ne jamais plus pouvoir pratiquer.

Sur les pistes, Gilles Secrétan guide Cédric Benoit photo
Sur les pistes, Gilles Secrétan (devant, en rouge) guide Cédric Benoit à la voix.


Gilles Secrétan (61 ans) et Cédric Benoit (37 ans) siègent tous deux au sein du comité du GRSA, le Groupement romand de skieurs aveugles et malvoyants. L’un dans le fauteuil de président et l’autre dans celui de co-responsable de la section alpin. Il leur arrive aussi de s’asseoir côte à côte sur le même télésiège, puis de dévaler les pistes ensemble, comme ce jour-là aux Diablerets (VD).


Le premier devant avec sa veste rouge barrée de noir. Le second derrière avec un anorak pratiquement identique, mais de couleur jaune. Gilles Secrétan guide Cédric Benoit à la voix: «Gauche!», «Droite!»… Et ce dernier suit les ordres et le mouvement en toute décontraction. Epoustouflant!


«Il est mes yeux, c’est lui qui assure ma sécurité.

Seul, je ne pourrais pas skier ou alors en prenant d’énormes risques.»

Le Neuchâtelois Cédric Benoit est malvoyant. «Je ne vois rien de l’œil gauche et j’ai un résidu visuel de 10% à l’œil droit.» Tout cela parce qu’il est né prématurément en un temps où un séjour en couveuse pouvait occasionner des… décollements de rétines!


Ce trentenaire doit, par exemple, se servir d’une loupe pour voir les prix affichés sur les produits qu’il achète. Mais cette cécité partielle ne l’a pas empêché de suivre un cursus scolaire normal, et même plutôt brillant puisqu’il occupe actuellement un poste d’adjoint scientifique à la Haute Ecole de gestion Arc à Neuchâtel (HEG Arc).

Gilles Secrétan et Cédric Benoit (en jaune), qui skient en tandem, doivent se faire totalement confiance photo
Gilles Secrétan et Cédric Benoit (en jaune), qui skient en tandem, doivent se faire totalement confiance.

Un pari un peu fou

Le Genevois Gilles Secrétan, lui, est un enseignant qui jouit d’une préretraite et consacre une partie de son temps libre au GRSA, groupement qu’il a rejoint en 1972, soit trois ans à peine après sa création. «J’avais 18 ans, c’étaient les débuts, on était des pionniers. A cette époque, permettre à un handicapé de la vue de faire ce sport était impensable, quasi inimaginable!»

Ce Genevois a beaucoup slalomé en compagnie de Roger Allemand, l’homme qui est à l’origine de cette belle aventure. «C’est lui qui m’a donné le virus. Il avait perdu la vue à 20 ans suite à un accident et s’était lancé un défi un peu fou, celui de pouvoir skier à nouveau malgré son handicap.» Pari tenu donc et qui a fait boule de neige depuis.

Le ski offre aux handicapés de la vue un espace, une liberté incroyable.

Ils peuvent goûter à la vitesse et s’adonner à une activité dont ils avaient fait le deuil. En plus, la pratique de cette discipline exige du déficient visuel des qualités indispensables à sa mobilité, à son autonomie: équilibre, réflexes, sens de l’orientation,
assurance…

Une confiance aveugle

«Halte!» Nos deux skieurs s’arrêtent comme un seul homme. «La voix est le lien privilégié du tandem. C’est à travers elle et les intonations que l’on utilise que transite une quantité d’informations, mais aussi de sensations et d’émotions», explique Gilles Secrétan. «Le guide doit anticiper, prévenir les dangers. On lui fait pleinement confiance», ajoute Cédric Benoit.

La confiance. Le mot est lâché et il reviendra souvent dans la conversation. Une confiance aveugle (excusez-nous pour ce jeu de mots facile, mais tellement approprié en la circonstance!) entre guide et malvoyant ou non-voyant.

«Si on skie en tandem, il faut avoir foi en l’autre, sinon c’est fichu!»,

dit le premier. «C’est seulement comme cela que l’on peut skier cool, lâcher les chevaux», précise le second.

Le guidage ne se limite donc pas au seul langage. «Non, cela se passe également au-delà des mots, c’est une question de feeling, d’entente réciproque, de plaisir partagé.» Du coup, il arrive que la mayonnaise peine à prendre au sein de certains binômes. «C’est très rare et c’est dû généralement à un problème d’atomes crochus. C’est comme dans la vie, on ne peut pas s’entendre avec tout le monde!»

Il est temps pour notre duo de rechausser ski et lunettes. «En avant!» C’est parti pour une ultime descente. Deux points – l’un rouge et l’autre jaune – s’éloignent en zigzaguant. Les dernières paroles de Cédric Benoit nous reviennent alors à l’esprit: «Ici, sur la piste, le handicap s’efface, il passe au second plan, on se sent vraiment comme les autres skieurs.»  

Auteur: Alain Portner

Photographe: Laurent de Senarclens