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16 novembre 2015

Stéphane Cattin: «Elle est très fragile cette équipe, car elle manque d’expérience»

Nouveau chef du ski alpin suisse, Stéphane Cattin a pour mission de remettre sur pied une équipe minée par les blessures et fragilisée par les départs. Ce citoyen du Jura bernois livre ici un diagnostic sans concession mais pas sans espoir...

Le nouveau chef du ski alpin suisse, Stéphane Cattin a des ambitions mesurées pour 
cette saison.
Le nouveau chef du ski alpin suisse, Stéphane Cattin a des ambitions mesurées pour cette saison.

Didier Défago, Silvan Zurbriggen, Dominique Gisin, Marianne Abderhalden et Nadja Jnglin-Kamer ont pris leur retraite sportive. Carlo Janka, Patrick Küng, Beat Feuz, Mauro Caviezel et Ralph Weber sont blessés. La saison qui vient de démarrer s’annonce plutôt compliquée, non?

Elle va être compliquée, c’est sûr. Mais les blessés ne sont pas out pour toute la saison, ils vont revenir. En attendant, il faut faire avec ces circonstances, même si elles ne nous sont pas favorables…

Difficile dans ces conditions d’aligner une équipe compétitive et de conserver notre 3e rang au classement par nations!

Nous ne pourrons pas atteindre cet objectif. Il va falloir revoir nos ambitions à la baisse. D’ailleurs, pour nous, c’est plutôt une saison de transition où l’on va essayer de continuer à construire notre équipe avec les jeunes, de les installer dans le top 15, le top 30 afin qu’ils soient compétitifs pour les championnats du monde. Beaucoup de cadors ont arrêté et ça laisse clairement de la place pour la génération montante qui ne demande qu’à se montrer.

Autrement, d’une manière générale, comment se porte le ski suisse?

Il se porte relativement bien. Nous possédons depuis maintenant quelques années des centres de performance régionaux et nationaux, de la relève se profile, mais nous perdons encore trop d’athlètes en cours de route pour pouvoir nous retrouver avec une pyramide assez large au sommet.

Comment expliquez-vous cette perte d’athlètes prometteurs?

C’est une conséquence malheureuse de la mise en place de nos structures: il n’y a plus beaucoup d’alternatives pour un skieur qui n’est pas sélectionné dans un de ces centres de performance sur lesquels beaucoup de régions – je n’ai pas dit toutes! – se sont appuyées complètement. Du coup, ces jeunes arrêtent faute d’encadrement. C’est un problème auquel nous devons absolument apporter une solution.

Globalement, le ski suisse va donc mieux qu’il y a deux ans lorsqu’on avait appelé à la rescousse un Autrichien – Rudi Huber – pour le remettre sur pied…

Abstraction faite des blessés, je pense que oui. Il y a déjà un pas qui a été franchi, nous le voyons avec les jeunes talents qui arrivent et qui doivent encore s’établir. Mais elle est très fragile cette équipe, car elle manque d’expérience tout simplement.

Votre prédécesseur a jeté l’éponge après deux saisons seulement, alors qu’il avait pour mission d’amener les skieurs suisses au sommet pour les Mondiaux de Saint-Moritz (GR) en 2017. Vous pensez être mieux armé que lui pour résister à la pression?

La pression, vous l’avez dans n’importe quel travail. Le problème quand vous occupez un poste exposé comme le mien, c’est que vous avez forcément le sentiment que cette pression est plus haute. Maintenant, nous allons faire le maximum avec les équipes en place, mais il faut se rendre à l’évidence:

d’un tout petit citron, nous n’allons pas pouvoir sortir deux litres de jus!

Qu’est-ce qui vous a poussé à replonger dans ce panier de crabes que semble être devenu Swiss-Ski?

Ce qui m’a motivé à accepter ce poste, c’est le challenge, c’est de relever ce défi qui consiste à relancer l’équipe suisse de ski. Quant au panier de crabes, c’est l’image que Swiss-Ski donne de l’extérieur. A l’intérieur, il n’y a pas de problème, il n’y a pas de guerre interne, ça fonctionne bien…

Il y a quand même eu une véritable valse d’entraîneurs et de directeurs ces ­dernières années! Roland Collombin a d’ailleurs confié à nos confrères du ­«Matin», je cite: «Il y a déjà longtemps que ça déconne un peu. Si on change autant de gens, c’est que quelque chose cloche…»

C’est vrai que nous avons un problème de stabilité. Mais si je prends le cas des entraîneurs, ça fait partie du job, il y a des changements permanents. Prenez le hockey ou le foot, c’est pareil et on n’en fait pas un drame.

Et en ce qui concerne la direction?

Oui, sans doute que les changements de ces dernières années ont un peu perturbé le fonctionnement de Swiss-Ski. Mais maintenant, je pense que nous travaillons sur de bonnes bases avec un directeur (Markus Wolf, ndlr) qui est quelqu’un de compétent et d’ouvert à la discussion. Donc, je n’ai pas trop de souci.

Cette instabilité ne nuit-elle pas aux performances de nos athlètes?

Non, elle a nui surtout à l’image. Ce qui se passe au sommet de cette hiérarchie ne perturbe que très peu les athlètes.

Stéphane Cattin, c’est donc vous maintenant qui êtes au chevet de la convalescente équipe suisse de ski alpin. Qu’allez-vous lui prescrire? Thérapie de choc ou médecine douce?

Dans un premier temps, médecine douce. Parce que je ne suis pas quelqu’un qui arrive et qui bouleverse tout sans avoir pris au préalable la température.

Cette année, c’est une phase d’observation qui sera évidemment suivie de plans d’action avec des décisions qui impliqueront sans doute quelques réajustements et changements.

Lara Gut lors d'une descente à Sölden (Autriche),
A Sölden (Autriche), Lara Gut a manqué de peu le podium lors de l’épreuve d’ouverture de la Coupe du monde.

Si l’on met de côté les blessés, l’équipe masculine paraît se porter mieux que l’équipe féminine où seule Lara Gut semble aujourd’hui capable de briller…

Oui et non! Avec une moyenne d’âge de 23-24 ans, nous avons des équipes très jeunes autant chez les garçons que chez les filles.

Si on a l’impression que c’est le désert chez les filles, c’est parce que Lara Gut est devant et protège la montagne.

Le problème, que ce soit chez les hommes ou chez les dames, c’est la relève. Pirmin Zurbriggen parle même d’un trou générationnel de dix ans!

Effectivement et il n’est pas nouveau ce trou. C’est un héritage très ancien. Je pense qu’il faut remonter pratiquement à la fin des années 80 pour en trouver l’origine.

L’équipe d’alors était tellement forte et tellement pléthorique qu’elle a empêché l’éclosion d’une génération de jeunes athlètes que nous serions bien contents d’avoir aujourd’hui.

Pour quelles raisons nos jeunes espoirs ne parviennent-ils pas à s’imposer dans la cour des grands?

Ce qui pèche, c’est que nous n’avons pas suffisamment d’athlètes au sommet pour protéger ces jeunes qui sont en phase de développement et nous avons donc tendance à les prendre très rapidement en Coupe du Monde…

… Trop rapidement?

Dans certains cas, oui. Attention, les amener en Coupe du Monde, c’est très bien! Parce qu’il faut qu’ils accumulent de l’expérience à ce niveau. Mais comme nous n’avons pas les cadors, ces jeunes se retrouvent sur le devant de la scène et le public place de grands espoirs en eux. Du coup, il y a souvent la blessure qui arrive parce qu’ils sont mis sous pression et qu’ils en font trop pour essayer de répondre à cette attente.

La Suisse ne règne plus sur le ski alpin. L’Autriche, elle, caracole en tête. Pourquoi nos rivaux de toujours sont devant et nous derrière?

La mise en place de structures professionnelles et d’encadrements scolaires est certainement une des causes de notre retard. En Suisse, nous avons tout ça aujourd’hui, mais nous avons mis passablement de temps à nous rendre compte que de telles mesures étaient essentielles. On parle souvent de l’Autriche, mais prudence! Parce que Anna Fenninger et Marcel Hirscher protègent bien la montagne chez eux. On l’a vu chez les filles: Anna Fenninger se blesse et ils ont aussi le trou derrière.

Des équipes compactes aujourd’hui, je les chercherais plutôt du côté de la France et de l’Italie.

Peut-on espérer qu’un jour l’équipe suisse de ski remontera la pente et refera jeu égal avec ses adversaires et néanmoins voisins?

J’y crois bien sûr. Nous avons de bonnes structures, beaucoup de jeunes qui travaillent, de la relève qui arrive…

Il s’agit maintenant de reconstruire toutes les classes d’âge pour avoir vraiment un bon échelonnement d’athlètes capables d’éclore au bon moment et au bon endroit.

L’équipe suisse sera-t-elle déjà en mesure de briller à Saint-Moritz en 2017?

Nous sommes un peu juste dans le timing. Si nos blessés – Patrick Küng, Beat Feuz, Carlo Janka – arrivent à revenir en forme, nous pourrons faire des résultats… Mais pas exceptionnels, il ne faut pas se voiler la face! 

Texte © Migros Magazine – Alain Portner

Auteur: Alain Portner

Photographe: Mathieu Spohn