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26 mai 2014

Stéphane Garelli: «La Suisse avance lentement, mais sûrement»

Le 25 mai 2004, lors de la métamorphose de «Construire» en «Migros Magazine», Stéphane Garelli, professeur d’économie, ne voyait pas l’avenir économique de la Suisse en rose… Qu’en est-il dix ans plus tard?

Stéphane Garelli, professeur à l'IMD et à HEC Lausanne.
Stéphane Garelli enseigne à l’IMD ainsi qu’à HEC Lausanne.

Il y a une décennie, lorsque nous vous interrogions, la Suisse occupait le 14e rang du classement de la compétitivité mondiale établi par l’IMD (International Institute for Management Development). Où se situe-t-elle aujourd’hui?

Pour lire l'entretien en PDF publié en 2004

La Suisse a fait de très grands progrès puisqu’elle figure en deuxième position du classement 2014 (PDF en anglais). Les dix dernières années ont donc été meilleures que les années 1990 qui étaient caractérisées par la stagnation, le doute et certaines erreurs commises en matière de politique monétaire.

Ça va beaucoup mieux maintenant, et probablement que la Suisse fait aujourd’hui de nombreux envieux en Europe et aussi au-delà.

Comment expliquer cette phénoménale remontée?

« Le succès de la Suisse est déterminé d’abord par le fait qu’elle est très présente sur les marchés internationaux.»
« Le succès de la Suisse est déterminé d’abord par le fait qu’elle est très présente sur les marchés internationaux.»

Le succès de la Suisse est déterminé d’abord par le fait qu’elle est très présente sur les marchés internationaux. Le 12% de notre PIB est constitué par le surplus de la balance des comptes courants, ce qui montre que l’on gagne beaucoup d’argent à l’étranger. Ensuite, notre économie est très diversifiée. Quand je vais à l’étranger, les gens me disent souvent: «La Suisse, c’est du chocolat et des montres!» alors je leur réponds: «Et l’alimentaire avec Nestlé? Et la pharmacie avec Roche et Novartis?»

En fait, nous faisons pratiquement tout, sauf des voitures. Nous sommes aussi un pays avec des petites et moyennes entreprises très performantes et un bon système d’éducation. Enfin, nous avons su préserver une certaine capacité à produire, ce qui n’est pas le cas d’autres pays comme la Grande-Bretagne, par exemple.

Autre atout: notre fameux made in Switzerland.

Oui, il y a toujours la très bonne réputation du swiss made. Et puis, nous vivons dans un Etat de droit: s’il y a des conflits, même les sociétés étrangères savent qu’il existe ici un système judiciaire indépendant. C’est essentiel. Enfin, dernier point, la Suisse a su montrer qu’elle avait un consensus social dynamique. C’est très important parce qu’il y a des pays qui décident très rapidement – une fois à gauche, une fois à droite… – et qui se retrouvent au même point dix ans plus tard. Nous, nous allons doucement, mais au moins nous avançons.

Pourtant, à l’époque, vous trouviez notre pays trop compliqué, nos lois et nos procédures administratives trop lourdes… La Suisse aurait-elle bougé comme vous l’appeliez de vos vœux?

Elle a bougé, elle a fait beaucoup de progrès dans ces domaines-là. Nous avons quand même simplifié beaucoup de choses. Prenez l’utilisation d’internet ou des sites web par l’administration! C’est une pratique qui s’est très rapidement développée. Nous ne sommes pas encore arrivés au terme du processus – c’est le moins que l’on puisse dire –, mais nous avons pris conscience du fait qu’il y avait une différence entre être sophistiqués et être compliqués.

C’est bien d’avoir des systèmes réfléchis et pensés, c’est bien d’avoir des contre-pouvoirs, de demander l’opinion de tout le monde, mais il ne faut pas exagérer non plus.

Finalement, notre immobilisme légendaire, notre «syndrome de la peur des réformes» comme vous l’appelez aurait du bon?

Oui, il a du bon. Notre approche du consensus social fait que nous avançons lentement, mais sûrement. Ce n’est pas plus mal que des pays qui font de grands bonds – une fois en avant, une fois sur le côté et une autre fois en arrière – pour finalement se retrouver à leur point de départ… Cette prédictibilité ou cette prévisibilité du droit est très importante en Suisse, et c’est pour cela que nous avons aujourd’hui ce grand débat sur les initiatives populaires qui semblent, en tout cas pour les étrangers, introduire une notion d’incertitude sur le droit suisse.

A ce propos justement, les Suisses ont dit oui le 9 février dernier à l’initiative de l’UDC contre l’immigration de masse. Après ce vote, notre pays restera-t-il dans le top ten des nations les plus compétitives ou faut-il s’attendre à ce qu’il dégringole dans votre classement?

Il faudrait beaucoup plus de choses que cela pour le faire dégringoler du top ten.

Mais il est vrai que quelques entreprises ont déjà quitté la Suisse en citant cette incertitude ou l’initiative Minder.

Les gens sont inquiets, il va falloir les rassurer et trouver des solutions, si possibles pas bricolées comme c’est un peu le cas actuellement. Disons que tout cela n’est pas très positif.

Ce qui est encore peut-être davantage préjudiciable, c’est le vieillissement annoncé de notre population.

La population de la Suisse vieillit, c’est un fait. Mais à 65 ans, nous ne sommes pas forcément vieux, inutiles et bons pour le recyclage! Le vieillissement, si la retraite reste fixée à 65 ans, va coûter beaucoup d’argent, c’est incontestable. Nous allons donc devoir aller vers des systèmes de retraite à la carte pour permettre aux gens, qui le peuvent, de continuer à être actifs dans la société et d’ainsi contribuer au développement de notre pays. Finalement, c’est davantage une question d’aménagement de notre société qu’une question purement économique.

Dans l’entretien de 2004, vous exprimiez également votre inquiétude face à la montée en puissance de la Chine et de l’Inde. Vos craintes étaient-elles justifiées?

Récemment, la Chine a été qualifiée comme étant la plus grande économie du monde. Donc, ce qui a été fait dans ce pays, peut-être plus qu’en Inde ou ailleurs, a été extraordinaire. Nous pouvons nous réjouir de cela pour les Chinois, mais aussi pour nous parce que cela signifie qu’il y a toute une classe de gens en Chine qui peuvent acheter nos produits. D’autant plus que la Suisse a une excellente réputation là-bas. La mauvaise nouvelle, c’est la désindustrialisation qui a touché des pays comme les Etats-Unis, la Grande-Bretagne ou la France. Pays qui ont perdu en vingt ans 20% de leur industrie. En Suisse et en Allemagne, nous avons relativement bien géré cela puisque l’on a gardé notre capacité à fabriquer, à créer des choses. Mais c’est vrai que beaucoup de gens ont maintenant peur de ce qui se passe en Chine, en Inde et ailleurs.

Pour revenir à notre pays, où se situera-t-il dans votre classement en 2024?

Je n’en sais rien. L’économiste John Kenneth Galbraith disait: «Les prévisions économiques sont là pour rendre l’astrologie respectable.» Donc, je ne ferai pas de prévisions. En revanche, j’ai un souhait: que nous restions dans les cinq premiers. Nous avons tout pour y parvenir, il faut juste rester réaliste et surtout accepter que nous ne pouvons pas tout nous payer aujourd’hui. Mais si nous restons raisonnables, il n’y a aucune raison pour que nous ne figurions pas dans les cinq premiers du monde dans dix ans, il n’y a vraiment aucune raison…

© Migros Magazine – Alain Portner

Auteur: Alain Portner

Photographe: François Wavre / Rezo