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12 mai 2014

Stéphane Marie, au bonheur du jardin

Jovial et facétieux, il a su donner ses lettres de noblesse au jardinage. En invitant chaque semaine à la passion du vert et du vivant. Entretien avec Stéphane Marie, l’incontournable Monsieur Jardinier de France 5.

stéphane marie, monsieur jardinier de France 5.
Stéphane Marie: «J’ai un travail formidable, je m’amuse.»

Alors, que faut-il faire au jardin maintenant?

Il y a tout à faire! Les premiers arbustes à fleurs vont se faner, il faut les tailler, continuer de mettre de la fumure, revoir les paillis au pied des plantes. Au potager, dès que la terre est un peu sèche, on va commencer à semer les pois, et envisager les tomates, les aubergines, les poivrons… Les pommes de terre, c’est aussi le moment. Dès que la terre passe au-dessus des 15° C, il faut y aller!

Vous présentez l’émission «Silence, ça pousse!» sur France 5. Seize ans d’âge et pas une flétrissure. Comment expliquez-vous ce succès?

Peut-être parce que je me suis dit que j’allais parler autrement du jardin aux gens. Quand j’ai démarré cette émission de jardinage en 1998, j’ai essayé de trouver un ton. Je voulais que ce soit léger, poétique, drôle, mais pas balourd. Tout le monde en production se foutait de ma gueule. Il y a quinze ans, le jardinage était perçu comme un truc ringard. J’ai dû me battre au sein de l’équipe, qui n’arrêtait pas de faire des blagounettes. Lorsque Noëlle Bréham est arrivée à l’image avec moi, en 2002, on s’est entendu là-dessus. On ne se prend pas au sérieux, mais on prend très au sérieux ce dont on parle.

Et chez vous, pas l’ombre d’une lassitude?

Mon Dieu, non! Je vieillis, c’est tout. Mais je ne ressens pas de lassitude, parce que les choses évoluent tout le temps. C’est un travail formidable, je m’amuse. En sept ans, j’ai déjà réalisé à peu près deux cents «Pas de panique» (rubrique où Stéphane Marie transforme le jardin d’un invité, ndlr.). Mais je ne les vis plus du tout de la même manière. Ça m’angoissait énormément au début, j’avais peur de ne pas y arriver. Maintenant, je suis content de retrouver les gens. En fait, la lassitude, ce n’est pas mon truc. Au contraire! J’apprécie, je suis rassuré par les choses qui se répètent.

Pour la rubrique «Pas de panique», comment faites-vous pour être toujours inspiré par les jardins des autres?

Ce sont les gens qui m’inspirent! Je reçois 40 000 demandes par année, dont certaines de Suisse. Mais il y a des lieux où je ne vais pas, parce que je ne saurais pas faire. Je me rends généralement chez les personnes où il y a un truc, une rugosité, un goût que l’on peut cerner assez rapidement. Par exemple, une tortue dans une bassine d’eau, c’est quelque chose d’étonnant. Je me demande aussitôt quelle est l’histoire. Et puis j’aime bien partir sur de petits espaces.

Que voulez-vous transmettre avec ces cinquante-deux minutes sur le jardinage?

Du plaisir qu’on peut avoir avec des plantes autour de soi. Et puis, j’aimerais réconcilier les gens, la société avec le végétal. Parce que si on ne prend pas conscience que c’est l’un des facteurs qui nous fait tenir debout, on est foutu. Je ne demande pas à tous les spectateurs de se mettre à jardiner, mais qu’ils regardent la nature, les plantes, les paysages autrement. Et qu’ils se rendent compte qu’ils sont dans un jardin, qui s’appelle la planète. En quinze ans, les terrains cultivés ont explosé, ont poussé leurs murs, ce ne sont plus de petits endroits fermés, un peu étriqués. Il n’y a plus de terre sauvage nulle part. Et tout ce qui peut avoir encore affaire avec la forêt primaire ne subsiste que parce que l’homme a décidé de ne pas y toucher, pour le moment.

Essayez-vous aussi d’éveiller les consciences à l’écologie, comme Yann Arthus-Bertrand?

Oui, mais pas sur le même ton, pas dans la culpabilité. Je préfère parler des choses de manière positive, et le répéter à l’envi. C’est de cette façon que ça entre dans la tête des gens.

Avez-vous le sentiment que les citadins reviennent au jardinage?

Oui, au potager surtout. Avant, le potager était complètement ringard et se réduisait comme peau de chagrin. Aujourd’hui, il est redevenu un motif central dans le plan du jardin. Tout ça parce que le monde se virtualise considérablement, alors que le jardin, au contraire, est une chose concrète. Un légume, il faut le semer à une date précise, amender la terre, faire attention de bien arroser. C’est exigeant, le potager, ça demande beaucoup de travail. Comme la pâtisserie en cuisine, où il faut suivre attentivement la recette.

Vous possédez 2000 m2 à la Maubrairie, en Normandie. Avez-vous encore le temps de vous en occuper?

Tout le terrain n’est pas cultivé, ce serait impossible. J’ai 300 m2 de potager, dispersés en trois petits espaces au milieu du jardin. Pour les sujets pratiques de l’émission, j’en ai agrandi un, histoire d’expliquer comment attaquer une friche, apprivoiser un bout de terrain. Le reste c’est de la pelouse, des arbustes et je mets du paillis pour économiser la gestion.

Racontez-nous l’histoire de la Maubrairie, qui est un peu le lieu de votre enfance…

J’y passais l’essentiel de mon temps libre dans ma petite enfance. C’était à mon tonton Louis, parrain de ma mère, laquelle a aussi vécu une partie de sa jeunesse dans cette maison. Mon oncle s’est trouvé veuf en 1968, j’avais 8 ans. Mon frère aîné, plus turbulent, restait à la boucherie que tenaient mes parents. Et moi j’allais tenir compagnie à mon tonton, pour qu’il ne s’ennuie pas. J’ai passé plein de temps avec lui dans le potager, à la ferme. Du coup, j’ai un peu grandi avec des vieux, ce qui n’est pas forcément un avantage à l’adolescence…

Quelles saveurs vous reste-t-il de ces moments-là?

J’ai des souvenirs très forts de cette maison. On partait dans la neige, on donnait du foin aux vaches. Je revois le potager où mon tonton était tout le temps en train de bouger la terre, de sarcler, de récolter. Et moi, je m’ennuyais un peu, alors je faisais du caramel et des pommes cuites! (rires) Je suis très attaché à cet endroit. Mais ce n’est qu’à 30 ans que j’ai eu droit à l’étable, que j’ai transformée en maison d’habitation. Et c’est là qu’est né mon goût du jardin, en 1990. Aujourd’hui, j’ai tout racheté, c’est dingue… Mais ça me fait tellement plaisir. J’y ai tourné le pilote de Silence, ça pousse! et j’y ai créé le jardin de l’émission. On s’y retrouve avec toute l’équipe, parfois à quatorze, on met de la boue partout. Ça rigole, ça bosse, c’est de la vie quoi!

En fait, c’est cette maison qui est le point de départ de l’émission…

En tout cas, je n’aurais jamais eu l’idée de jardiner si je n’avais pas eu cet ancien potager à transformer en jardin d’agrément. C’est là que j’ai découvert que l’on pouvait aussi faire de la scénographie dans la nature et pas que sur un plateau de théâtre.

De quoi rêviez-vous, quand vous étiez gosse?

D’être artiste. Je faisais des bouquets, des dessins, j’aimais changer des choses, je reproduisais des affiches en grand sur les murs de ma chambre. J’aimais inventer des univers, c’est ça qui comptait. Je voulais que ce soit surprenant, beau… Le jardin, c’est aussi ça, finalement.

Du coup, vous avez d’abord étudié le cinéma aux Beaux-Arts…

Oui, j’ai d’abord appris à coudre, puis je suis devenu tapissier-décorateur. Et enfin, j’ai été scénographe pendant douze ans. Je faisais les décors et les costumes pour le théâtre et la danse contemporaine, et j’étais tout le temps sur les routes. C’est pour ça que j’ai eu envie de me poser à un moment donné. Mais c’était une excellente école, je ne regrette rien. Je n’ai pas gagné beaucoup d’argent pendant ces années-là, mais j’ai appris à écouter un texte. Je ne serais pas ce que je suis aujourd’hui si je n’étais pas passé par là.

Et puis la main verte vous pousse en 1990. Comment s’improvise-t-on jardinier?

Ce n’est pas très compliqué. J’ai quand même passé mon enfance dans les jardins, même si ça me gavait. Mes parents avaient trois potagers, et tout autour de moi, les gens jardinaient. Mais c’est quand j’ai découvert l’immense diversité des plantes que j’ai eu envie de m’y mettre. C’est cette curiosité-là qui m’a convaincu qu’il y avait des choses à faire dans cet univers. Les quatre premières années de l’émission, j’ai écrit sept cents sujets en allant chercher les informations dans les livres, que je testais et vérifiais ensuite. Une excellente formation!

Semer, planter, sert-il aussi à ça: retrouver le terreau de l’enfance?

Ouh là là!… Qu’est-ce que le terreau? Un substrat issu de la décomposition des feuilles, sans oublier le pipi des oiseaux et le popo des sangliers! (rires) Je ne sais pas… non, je ne crois pas. En trente ans, les méthodes de jardinage ont beaucoup changé et on n’a plus les mêmes outils. J’ai une grelinette, un motoculteur, ce que mes ancêtres n’avaient pas. On ne travaille plus la terre de la même manière. Si mon tonton voyait le paillis que j’ai mis dans mon jardin, il me dirait: c’est quoi ces conneries? Ce qui résonne pour moi, c’est d’être dans un endroit que j’ai moi-même peaufiné, conçu, élaboré, et qui évolue en permanence. Mais je n’ai pas de nostalgie de l’enfance... Bien sûr, il me reste de jolies images, comme cette barrière avec son arche de roses Dorothy Perkins pour aller chez ma grand-mère. Mais je n’ai pas aimé l’enfance, on est brinquebalé, on ne décide rien, on ne comprend rien. Et puis, le jardin, c’est une projection dans le futur, pas un retour dans le passé!

Jardiner, c’est aussi cuisiner. Dans votre livre et dans l’émission, on découvre que vous aimez vous mettre aux fourneaux…

Oui, j’adore parce que j’aime bien qu’il y ait du monde à la maison. J’aime que ça vive et partager. Des fois, c’est bon, des fois, c’est raté. Mais il y a toujours à manger chez moi! Des recettes issues de l’héritage familial ou de mon expérience personnelle. La salade de homard, c’est mon invention. Sans huile ni vinaigre. Juste du citron vert, du gros sel et de la roquette toute fraîche. C’est une de mes recettes préférées.

En plus des fruits et des légumes, est-ce que le jardin vous apporte une philosophie de vie?

Je crois, oui. J’ai du mal à imaginer ce que serait ma vie si je n’avais pas ce bout de terrain... En tout cas, je sais où je pourrai passer mon temps libre quand j’en aurai davantage: dans mon jardin! En vingt ans, il s’est étoffé, il existe, les pruniers ont poussé. Ça aide à relativiser plein de choses à tous les niveaux. Les gens sont affolés dès que le printemps est pluvieux ou trop sec. Mais quand le printemps est sec, le potager pousse bien. Et quand il est pluvieux, les arbres rattrapent le retard. La nature se satisfait, elle est plus maline que nous. Ça donne du recul et ça donne une raison de vieillir. Oui, ça donne même envie de vieillir. Ce qui est déjà pas mal.

«Le bout du monde et le fond du jardin contiennent la même quantité de merveilles», a écrit Christian Bobin. Vous êtes d’accord avec ça?

Oui… (il réfléchit). Ça veut dire qu’il suffit de baisser les yeux, que tout est là autour de nous tout le temps. Il y a tellement à découvrir! C’est le regard que l’on porte sur les choses, la curiosité, qui fait la beauté. Oui, elle me plaît beaucoup, cette phrase.

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Julien Benhamou