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23 janvier 2016

«Tout le monde s’est demandé un jour ou l’autre s’il était normal»

Linguiste à l’Université de Lausanne, Stéphanie Pahud s’interroge sur notre besoin d’être comme tout le monde et dénonce les abus de ces normes qui ont tendance à nous enfermer dans des catégories prédéterminées.

Stéphanie Pahud photo
Stéphanie Pahud s'interroge sur la normalité. Et sur son contraire aussi.

Finalement, votre intéressez-vous plutôt à la normalité ou à l’anormalité?

Comme le titre de mon livre «LANORMALITÉ» l’indique, mon but était justement de montrer que ces deux notions sont indissociables. Qu’il n’existe pas de normalité absolue. Tout le monde s’est demandé un jour ou l’autre s’il était normal. Mais comme le dit Frédéric Recrosio dans l’ouvrage, c’est une mauvaise question. Normal par rapport à qui, par rapport à quoi? Une norme est toujours définie dans un système de codes particulier.

Vous avez interrogé une trentaine de personnalités sur leur propre normalité…Qu'en est-il ressorti?

Ce dont j’avais envie, c'était non seulement de livrer mon point de vue, mais aussi de montrer qu’il y avait de multiples approches, que tout le monde n’était pas forcément d'accord sur la définition de la normalité. D’où ce côté polyphonique. Et comme il existe une réflexion sur ce thème dans de nombreux domaines, j’ai également donné la parole à plusieurs experts (un avocat, un linguiste, un médecin, un sociologue, etc.). L’idée n’étant pas de regrouper plusieurs voix appuyant ma thèse, mais que chacune conserve sa propre autonomie.

Vous-même, vous sentez-vous normale?

J’ai arrêté de me poser la question! Je continue à avoir le réflexe de me demander si je fais tout bien comme il faut, mais ce n’est plus angoissant pour moi comme ça l’a longtemps été. Avant, lorsque j’estimais par exemple que mes centres d'intérêt n’étaient pas compatibles entre eux, je m’interrogeais sur la nécessité d’enlever une pièce ou l’autre du puzzle. Il me semblait que si je rentrais dans une case, si je correspondais à une catégorie bien définie, ce serait plus reposant. Un besoin assez essentiel lorsqu’on se construit, en fait.

Pourquoi?

Parce que ce besoin s’assimile à celui d’appartenance, de reconnaissance. Il est également motivé par la peur de décevoir, de ne pas correspondre entièrement aux attentes des gens que l’on estime. Autant d’éléments qui caractérisent le vivre-ensemble. D’ailleurs, le fantasme d’être complètement libre est absurde: ce serait contraire aux principes de vie en société. Par contre, il faut essayer de s’approprier au maximum des outils de réflexion pour se définir le plus librement possible. A partir de notre capital d’acquis sociaux, culturels, historiques, familiaux, on peut réfléchir aux normes qui nous entourent, en bousculer certaines, et surtout ne pas les assimiler de façon passive, sans prendre le temps de comprendre d’où elles viennent. Ce qui est néfaste, c’est l’effet de verrouillage.

C’est-à-dire?

Je pense aux usages tyranniques, voire totalitaires, des normes. Quand celles-ci sont utilisées à mauvais escient, pour opprimer et sanctionner ceux qui n’y correspondent pas. De manière générale, il faut se méfier à chaque fois que l’on colle les adjectifs «normal», «vrai» ou «bon» devant un mot. Par exemple, c’est quoi un «vrai Suisse»? Est-ce que moi, je suis une «vraie Suissesse»? Sûrement quand je vais à Paris et qu'on décèle un reste d’accent vaudois! Mais autrement, je ne suis pas toutes les coutumes et les rites locaux…

La notion de «vraie femme» vous interpelle particulièrement…

Oui. L’expression suggère qu’il existe un modèle unique de femme, un canon universel. Ce qui est complètement irréaliste. Le problème, c’est que certains individus peuvent s’identifier à ces fictions normatives et se sentir obligés de correspondre aux images véhiculées par les médias pour obtenir une reconnaissance sociale.

D’où les problèmes d’anorexie, par exemple?

Attention, ce ne sont pas les affiches publicitaires qui créent l’anorexie! Ce genre de discours m’énerve. Il faut un ensemble d’éléments déclencheurs, mais il est vrai que les images médiatiques peuvent résonner avec des troubles comportementaux. Cela dit, je suis aussi parfois agacée par certaines féministes qui pensent détenir la définition universelle de la femme. Elles dénoncent cette pratique et pourtant tombent dans le même travers. Elles parlent au nom de toutes les femmes en écrasant les catégories socioculturelles. Nous n’avons pas toutes le même champ de possibles ouverts et un tel discours peut être violent à l’égard de certaines femmes.

Qu'en est-il de la notion de «bon français»: de ce côté-là, on peut difficilement nier la présence de normes, ou plutôt de règles qui régissent la grammaire, la syntaxe, l’orthographe…

Bien sûr, mais il ne faut pas perdre de vue que la langue est vivante. Les règles orthographiques et grammaticales ont évolué au fil du temps, elles ne sont pas absolues. Et puis, l’idée, c’est qu’il n’existe pas un seul français, mais une multitude de registres: la langue qu’on parle avec ses amis n’est pas la même que celle qu’on utilise lors d’un entretien d’embauche ou quand on envoie un SMS. Il s’agit donc de moduler son discours en fonction de ses interlocuteurs. Selon les espaces de communication, les sous-règles seront différentes et leur transgression plus ou moins pénalisante.

De Hollande qui s’affiche en président normal à la mode du normcore, le monde moderne semble être obsédé par la normalité!

En effet. Ce qui est intéressant, c’est que cette même étiquette de normal peut être perçue de manière positive ou négative. En utilisant ce qualificatif, François Hollande souhaitait prendre le contre-pied de Nicolas Sarkozy, auquel on reprochait son côté bling-bling. Il était donc valorisant pour lui d’être normal. Mais au fil du temps, cela s’est retourné contre lui, et normal est devenu synonyme de mou, inefficace, pas assez charismatique et finalement pas assez présidentiable. Le renversement était flagrant.

Mais comment expliquer ce besoin accru de normalité à l’heure actuelle?

Je pense que c’est le propre de l’évolution de notre société. Nous pouvons aujourd’hui nous définir de plus en plus librement. Or, plus on a de liberté, plus le champ des possibles s’ouvre, et avec lui, celui des angoisses. Et la peur est généralement un moteur de normalisation.

Partez-vous souvent de votre propre expérience, en l'occurrence de votre questionnement sur votre propre normalité, pour vous lancer dans une recherche?

En l’occurrence, je me suis effectivement basée sur une interrogation personnelle, et j’ai adopté une démarche expérimentale. J’aime bien l’idée d’avoir une vraie question, de ne pas connaître toutes les réponses avant de commencer à écrire. Je collecte les outils au fil du temps et je vois évoluer mon point de vue. Ce livre, c’est un peu un bricolage: j’ai ajouté des voix, je les ai fait dialoguer entre elles. Et cela m’a donné envie de poursuivre cette écriture polyphonique: cela permet d’ouvrir la réflexion. Certains de mes collègues m’ont reproché de ne pas avoir écrit un ouvrage académique au sens strict du terme. C’est vrai qu’il ne correspond pas aux standards, qu’il n’est lui-même pas tout à fait normal.

Finalement, aujourd’hui, quelle est votre vision de la normalité?

Je n’arrive plus à fonctionner avec des grilles de décodage binaires normal vs anormal. Parmi les témoignages que j’ai recueillis dans mon ouvrage, ceux de Hugo Horiot, écrivain et comédien autiste, et William Chiflet, auteur de Sois bègue et tais-toi, bousculent tout particulièrement nos certitudes. Pour eux, être accepté ou pas dans une certaine norme était une question capitale. Face à un bègue, pour ma part, je vois simplement quelqu’un qui parle. Nous nous exprimons tous de manière différente. Les questions de mon fils m’obligent aussi à dépoussiérer des idées reçues. Pour un enfant, rien n’est normal et il m’interroge souvent sur les raisons qui nous poussent à agir de telle ou telle façon. Je me rends compte que je n’ai de loin pas toutes les explications, mais je ne veux surtout pas lui répondre: c’est comme ça et pas autrement.

Texte © Migros Magazine – Tania Araman

Auteur: Tania Araman

Photographe: François Wavre/lundi13