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30 mars 2015

Sublime Sarine

Le tour du lac de Pérolles: une balade impressionniste à la frontière des langues, entre ville et nature. L’occasion de découvrir Fribourg autrement.

Le lac de Pérolles photo
Petit bijou de nature à l’état presque brut, le lac de Pérolles se trouve à deux pas à peine de la vielle ville de Fribourg.

En sortant de la gare de Fribourg, un petit air frisquet nous saisit. Il est encore tôt ce matin lorsque nous entamons ce parcours qui – comme nous l’a affirmé une «Dzodzette» de notre connaissance – devrait s’avérer «de toute beauté». C’est donc confiant que nous arpentons les avenues de la Gare et de Romont jusqu’à la place Georges-Python. L’on prend alors à droite pour nous rendre à la station supérieure du funiculaire qui relie la ville haute à la ville basse.

Une vague odeur d’égout chatouille désagréablement nos narines. Normal puisque ce funiculaire à contrepoids carbure aux eaux usées. «La ligne a été créée en 1899 pour permettre aux ouvriers de la brasserie Cardinal, qui habitaient en majorité la basse-ville, de rejoindre plus facilement leur lieu de travail», explique Gilbert Sallin, le pilote de cet engin. Ce dernier desserre le frein et nous entamons la descente…

La basse-ville, là où l’on peut encore entendre parler «Bolze», un dialecte mêlant français et allemand photo.
La basse-ville, là où l’on peut encore entendre parler «Bolze», un dialecte mêlant français et allemand.

Soixante mètres plus bas et cent vingt secondes plus tard, nous voilà en territoire «Bolze», là où l’on parle un dialecte mélangeant allégrement français et allemand. Jo Siffert en était le plus célèbre représentant. Un léger voile de brume s’accroche encore aux toits de tuiles rouges de ces vieux quartiers au charme désuet. La rue de la Neuveville est derrière nous. Le pont Saint-Jean droit devant. Pour la première fois, nous enjambons la Sarine, rivière frontière séparant Welsches et Staubirns.

Le long d’un chemin de croix

De la Planche-Supérieure (une vaste esplanade dotée d’un parking), nous grimpons à droite par le chemin de Lorette. Soit une petite route pavée de bonnes intentions, flanquée à tribord d’une église et d’un monastère dans lequel vivent et travaillent les capucines de Montorge, et à bâbord de deux chapelles, dont celle de Lorette d’où l’on a une vue «carte postale» sur la cathédrale de Fribourg et le tout nouveau tout beau pont à haubans de la Poya.

Depuis 1899, le funiculaire fait le lien entre ville haute et ville basse. Il est le seul engin de ce type en Europe à carburer aux eaux usées photo.
Depuis 1899, le funiculaire fait le lien entre ville haute et ville basse. Il est le seul engin de ce type en Europe à carburer aux eaux usées.

Pas le moment de mollir! Nous franchissons la porte fortifiée de Bourguillon pour nous retrouver sur une route vicinale et goudronnée. A partir de là, nous suivrons aveuglément les flèches jaunes de Suisse Rando, direction Marly - Les Rittes. Deux ou trois encablures plus loin, un panneau vert précise que nous allons entrer dans la réserve naturelle du lac de Pérolles. L’itinéraire se fait alors bucolique. Nous longeons des pâturages, pénétrons dans des forêts, coupons à travers des clairières…

Les vertigineuses arches du pont de Pérolles servent à la fois de terrain de jeu aux alpinistes et de lieu de nidification aux faucons crécerelles photo.
Les vertigineuses arches du pont de Pérolles servent à la fois de terrain de jeu aux alpinistes et de lieu de nidification aux faucons crécerelles.

A Marly, changement de décor: les villas remplacent les sous-bois. Le pont de Pérolles se profile à l’horizon. Sous ses arches imposantes, la section Moléson du Club Alpin Suisse a aménagé de vertigineuses voies d’escalade. Quelques nichoirs ont aussi été installés là à titre de compensation écologique. Des couples de faucons crécerelles viennent s’y reproduire au printemps. Piqué en direction de la Sarine que nous traversons une nouvelle fois à pied et au sec, via une passerelle amarrée solidement aux piliers de l’ouvrage précité.

A l’ombre des falaises de molasse

Une poule d’eau remonte péniblement le courant. Nous sommes rive gauche et suivons le sentier Schoch qui serpente à l’ombre des vertes falaises de molasse. Un écriteau indique que la navigation est interdite sur le lac, ce qui signifie que celui-ci sert uniquement de piste d’atterrissage et de décollage pour les nombreux palmipèdes en villégiature ici. L’abondance de roseaux favorise les rencontres volatiles, semble-t-il. Tout comme la tendreté de la molasse incite les amoureux à graver des cœurs sur les parois du tunnel pédestre que nous empruntons.

Le long du parcours, un tunnel et une galerie permettent de franchir les tendres falaises de molasse qui enserrent la Sarine photo.
Le long du parcours, un tunnel et une galerie permettent de franchir les tendres falaises de molasse qui enserrent la Sarine.

Le chemin, en pente raide, nous invite à prendre de la hauteur. Jusqu’à ce que notre regard bute sur les lignes contemporaines de grands bâtiments en béton. Ces murs, apprend-on, appartiennent à l’Université de Fribourg. Vue de là-haut, la roselière semble avoir été taillée par une armée de jardiniers, tant ses courbes sont régulières. Nous tournons le dos à l’élite estudiantine pour sinuer sur le sentier Ritter qui redescend derechef vers la Sarine.

De toute beauté

Une galerie s’ouvre face à nous. Nous y plongeons pour déboucher un poil au-dessus du barrage de la Maigrauge. Sur la berge du lac de retenue, des pêcheurs attendent patiemment que ça morde. Nous arpentons l’ouvrage hydro-électrique pour regagner la rive droite où a été construit un ascenseur à poissons. De là, ne reste plus qu’à cheminer le long de la rivière, à user du pont de la Motta pour l’enjamber une dernière fois et à suivre la rue de la Sarine pour rejoindre la station du funiculaire. «De toute beauté» qu’elle disait et elle avait… raison!

Texte © Migros Magazine – Alain Portner

Auteur: Alain Portner

Photographe: Jeremy Bierer