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12 décembre 2011

«Suis-je dans l’hôpital de ce dieu?»

Depuis vingt ans au Cambodge, le Suisse Beat Richner, aussi connu sous le nom de «Beatocello», soigne gratuitement les plus pauvres. Chaque jour, des centaines d’enfants et de parents se pressent dans un de ses cinq hôpitaux.

Beat Richner au milieu d'une foule d'enfants
A Siem Reap, l’hôpital pédiatrique de Beat Richner accueille chaque jour des centaines de patients.

Le soleil vient à peine de se lever sur les temples d’Angkor que les rues de Siem Reap sont déjà envahies par une chaleur écrasante. Vivant depuis vingt ans ici, Beat Richner ne s’est jamais habitué à son climat. «Je me sentirais mieux en Suisse, c’est sûr», confie le pédiatre. S’il reste en ces lieux c’est que sa conscience l’y retient. Car si les divers hôpitaux qu’il a fondés dans le pays pourraient sans doute tourner sans lui, l’argent, le nerf de la guerre, ne serait certainement pas mobilisé de la même façon. Aussi le voilà qui retrousse les manches de sa chemise et se dirige à travers le vaste complexe hospitalier vers une salle de conférence climatisée. Il est 7 heures et tous les collaborateurs se rassemblent pour le colloque du matin dans les divers hôpitaux de Beat Richner. Devant les portes des établissements, plusieurs milliers de parents attendent, comme tous les matins, avec leurs enfants.

A l’accueil, on cerne les priorités. Les cas urgents sont pris à part, tandis que les autres patients reçoivent un numéro et doivent attendre – parfois plusieurs heures. Quelques enfants pleurent, comme Kim Lin Poeng, un enfant de 4 ans qui souffre d’une fracture à la jambe.

D’autres comme Chhorm Korn, 10 ans, souffrent en silence, le regard perdu dans le vague. Morky, sa mère, est en train d’expliquer au médecin que l’enfant transpire et tousse beaucoup depuis un mois et qu’il s’alimente à peine. Elle a songé plus d’une fois à venir ici, mais elle ne savait où trouver l’argent pour accomplir le trajet, ni à qui confier ses six autres enfants. De plus, elle n’osait abandonner son mari en pleine récolte de riz. Mais quand Chhorm Korn, très amaigri et pouvant à peine respirer, s’est mis à cracher du sang, elle s’est résolue à emprunter de l’argent à un voisin pour prendre le moto-taxi et est venue directement à l’hôpital du «Swiss Doctor» qui – dit-on – aide tout le monde, même les pauvres.

Chhorm Korn est atteint de tuberculose. Les médecins que Beat Richner a formés sont parmi les meilleurs du monde dans ce domaine. Souvent, il s’avère que d’autres maladies, affectant par exemple les poumons ou les méninges, sont en fait causées par la tuberculose. Mais un «traitement de six mois permet d’en venir à bout», indique Beat Richner, assurant que Chhorm Korn va guérir. Et le visage de Morky de s’illuminer.

Après s’être désinfecté les mains, le docteur se présente au chevet d’autres patients et demande à consulter des radiographies et des rapports d’analyse – selon un rituel qui dure depuis vingt ans.

Une rencontre décisive avec le roi du Cambodge

Beat Richner vient au Cambodge en 1974 en tant que jeune médecin employé par la Croix-Rouge. Il travaille à l’hôpital Kantha Bopha de Phnom Penh jusqu’en 1975, date à laquelle les Khmers rouges s’emparent de la ville. Le jeune médecin est alors évacué et regagne la Suisse, où il ouvre un cabinet de pédiatrie. Là, il commence à se produire comme violoncelliste sous le nom de Beatocello.

Après quelques années de cette existence confortable, Beat Richner, en revoyant la clé de l’hôpital de Kantha Bopha qu’il avait toujours gardée, se dit qu’il a abandonné les enfants cambodgiens à leur misère.

En 1991, lors d’une soirée à l’opéra de Paris, il entre par hasard en contact avec un Cambodgien faisant partie de l’entourage du roi. Celui-là lui arrange une rencontre durant laquelle Norodom Sihanouk évoque l’hôpital Kantha Bopha – qui porte le nom de sa sœur décédée d’une leucémie – et demande au Suisse de le reconstruire.

Beat Richner n’hésite pas longtemps. Il quitte son cabinet, crée une fondation et se rend au Cambodge avec une petite équipe de collaborateurs. Il bâtit le premier hôpital et recueille des dons au cours de ses concerts de violoncelle, puis en construit un deuxième et continue de rassembler des fonds, en bâtit un troisième, un quatrième et un cinquième… sans jamais cesser de lutter contre un régime cambodgien corrompu.

Soixante opérations et trois cents hospitalisations par jour

La matinée a passé et nous voilà en visite au chevet d’un nouveau malade. Le jeune Soeung Bun Choeung, âgé de 6 ans, vient à peine de se réveiller du coma. Il a été contaminé par la dengue et ses parents ont rassemblé à grand-peine quelques sous pour acheter un analgésique agissant contre la fièvre.

Mais comme cela arrive fréquemment au Cambodge, ce médicament était un faux contenant des substances nocives, qui ont intoxiqué l’enfant et aggravé son cas. Sa grand-mère l’a emmené au dispensaire du village où un infirmier lui a expliqué qu’il ne restait plus qu’une chose à faire pour sauver Soeung Bun Choeung: se rendre à Siem Reap, à 150 kilomètres de là, à «l’hôpital de Dieu» – c’est ainsi que beaucoup de Cambodgiens appellent les cliniques fondées par Beat Richner.

Mais voilà qu’en chemin l’enfant perd conscience, son foie et ses reins cessent de fonctionner, et la dengue a provoqué une hémorragie interne. «Ses pieds étaient glacés», relate la grand-mère. A l’hôpital, il subit plusieurs transfusions et reste plongé encore une semaine dans le coma. Enfin son état se stabilise. «Suis-je à l’hôpital de ce dieu?» demande-t-il à son réveil, ainsi que le raconte sa grand-mère en tapotant affectueusement le bras de son petit-fils que l’on vient de ramener à la vie.

Le soir venu, Beat Richner mange à son restaurant habituel à Siem Reap. Son repas se compose simplement de pâtes ou d’une pizza, complété, une fois rentré à la maison, de chocolat, histoire de soigner le mal du pays.

Ces dernières semaines, Beatocello a reçu beaucoup de visites de Suisse, notamment de spécialistes venus l’aider à mettre en place un secteur de chirurgie cardiaque, un projet que Beat Richner caressait depuis longtemps. Et ce ne sont pas moins de cent étudiants en médecine qui sont venus suivre un cours de formation postgrade et ont pu s’étonner de la dimension prise par l’œuvre du Suisse altruiste.

«Chaque jour, soixante opérations ont lieu, plus de cinquante enfants naissent et trois cents sont hospitalisés, dont 80% n’auraient aucune chance de survie sans les hôpitaux que nous avons créés.» Beat Richner présente souvent ces chiffres, notamment aux étudiants et au public venu l’écouter jouer.

S’il ressent parfois de la fatigue, comme il nous le confiera plus tard, il sait aussi que demain le soleil se lèvera à nouveau sur le Cambodge et des milliers de parents attendront devant les portes avec leurs enfants. Ce sera une nouvelle journée de soins qui commence.

Auteur: Nina Siegrist

Photographe: Monika Flückiger