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21 mai 2012

Suisse-Chine, regards croisés

Le nombre de Chinois s’installant dans notre pays est en augmentation et, dans l’Empire du Milieu, les ressortissants suisses sont deux fois plus nombreux qu’il y a huit ans. Des effets d’un rapprochement entre les deux pays. Pourquoi ont-ils immigré? Deux Suissesses et deux Chinois racontent.

Jeyanthy Geymeier
Jeyanthy Geymeier: 
«Ils travaillent comme 
des fous, et 
l’Europe 
et les jeunes 
en particulier ont intérêt à se réveiller s’ils ne veulent 
pas être 
complètement dépassés.» (Photo: Céline Fontannaz)

Ils sont trentenaires tous les quatre. L’âge où l’on termine ses études, où l’on décroche sa première place de travail, où l’on engrange de l’expérience avant de rentrer au pays. Viviane Gut et Jeyanthy Geymeier sont allées en Chine. Lin Na et Xile Hu ont choisi la Suisse.

Ils participent du mouvement de rapprochement qui s’opère entre les deux pays depuis une dizaine d’années. «De nombreux projets bilatéraux sont conduits avec la Chine, que ce soit dans le domaine de l’environnement, de la culture ou de la formation, par exemple. Sans compter les jumelages entre villes ou régions touristiques; tous ces contacts favorisent la venue des Chinois en Suisse et de Suisses en Chine», indique Gérald Béroud, spécialiste de l’Empire du Milieu et fondateur du site internet SinOptic, à Lausanne

La plupart des Suisses en Chine vivent à Hong Kong

En huit ans, le nombre d’Helvètes installés en Chine a doublé. (Photo: Istockphoto)
En huit ans, le nombre d’Helvètes installés en Chine a doublé. (Photo: Istockphoto)

En huit ans, le nombre d’Helvètes installés en Chine a doublé. Ils sont environ 3500 actuellement. Près de la moitié d’entre eux vivent à Hong Kong, ville connue pour ses activités bancaires. Les autres travaillent généralement dans des entreprises internationales ou dans des organismes liés à la Suisse et à sa promotion.

Ici, les Chinois sont un peu plus de 10 000. Un chiffre en augmentation depuis trois-quatre ans. L’arrivée de nombreux étudiants ces dernières années a fait grossir les rangs des expatriés. Mais pas de Chinatown en Suisse, contrairement au reste de l’Europe. «Ils sont issus d’une immigration qualifiée, explique Marylène Lieber, sociologue à l’Université de Neuchâtel, qui a mené une recherche sur l’immigration chinoise en Suisse. Ils sont professeurs, étudiants, chercheurs ou cadres dans une entreprise.» Discrets, les immigrés sont plutôt bien intégrés et bosseurs.

Enfin, il faut dire aussi que la Suisse séduit. Le pays bénéficie d’une excellente image en Chine. Une carte postale idéale, patrie du chocolat, des montagnes et des montres. Une image à relativiser, relève Xile Hu, depuis quatre ans à Lausanne. Et à Shanghai et Pékin, les Suisses se bagarrent aussi pour faire connaître d’autres facettes du pays. Comme son excellence dans les domaines de l’innovation et de la formation.

Lin Na, 30 ans, chanteuse professionnelle à Genève

Aujourd’hui, la soprano Lin Na est chanteuse professionnelle et poursuit sa formation au Conservatoire de Genève.
Aujourd’hui, la soprano Lin Na est chanteuse professionnelle et poursuit sa formation au Conservatoire de Genève

La première chose qui a frappé Lin Na en descendant de l’avion, c’est l’éclairage. «Chez nous, il y a des néons partout.Ici, il faisait sombre dans les pièces, avec de petites ampoules au plafond! Mais c’était romantique…» C’était en 2002. Lin Na a 20 ans, elle vient à Genève pour étudier le chant lyrique, découvert lors d’un échange musical entre l’Autriche et sa ville, Shanghai, quelques années auparavant.

On m’a dit: si tu veux t’intégrer, oublie ton mode de vie chinois.

En Chine, elle chante depuis toute petite. Elle a déjà participé à des concours, chanté pour les enfants, à la télévision chinoise, enregistré des cassettes. Son répertoire est constitué de chants populaires et patriotiques, à la gloire du Parti et du défunt Mao. Ici pourtant, c’est l’art lyrique qu’elle vise. Alors, cours de français quatre heures par jour. «Au bout de trois mois, j’arrivais à peu près à parler.» Au bout de six, la jeune femme est admise au Conservatoire de Genève, soutenue par une bourse d’étude. Elle décroche aussi une place d’ouvreuse au Grand Théâtre de Genève, job qu’elle exerce encore.

«On m’a dit en arrivant ici: si tu veux te faire des amis, mieux connaître le pays, t’intégrer, oublie ton mode de vie chinois.» L’étudiante fait le pas. Pour son métier aussi, il est indispensable de plonger dans la culture européenne. «C’est facile d’imiter mais pour entrer vraiment dans la musique, il est nécessaire de comprendre l’histoire, de travailler les langues, de connaître les finesses du chant.» Aujourd’hui, la soprano est chanteuse professionnelle et poursuit sa formation au Conservatoire de Genève. Elle se produit en concert, donne des récitals, en Allemagne, en France et en Suisse.

C’est en Europe aussi qu’elle a découvert la musique baroque. Avant, la chanteuse n’avait jamais entendu de clavecin. Mais elle aime aussi l’opérette, Offenbach… Depuis dix ans en Suisse, Shanghai lui paraît un peu loin. De sa ville lui reviennent les images des rues pleines de monde, des magasins ouverts 24 h sur 24 h… Ici, elle s’est constitué un réseau amical et professionnel. Toutefois, elle n’a pas rompu avec ses racines. Chrétienne, Lin Na fait partie de l’Eglise chinoise protestante de Genève. Ils sont une cinquantaine à se réunir tous les dimanches. Au piano, la musicienne accompagne les chants… en mandarin.

Jeyanthy Geymeier, 31 ans, directrice de la Chambre de commerce suisse de Pékin

Elle découvre les caractères chinois à l’Université de Genève, et c’est le coup de foudre. «J’ai trouvé ça fascinant.» De l’Empire du Milieu, Jeyanthy Geymeier, 31 ans aujourd’hui, ne connaissait alors rien. Néanmoins, elle porte un bout d’Asie en elle: sa mère est Malaisienne. «Nous allions régulièrement en vacances dans son pays d’origine.» Voilà qui a aidé la Lausannoise lorsqu’il s’est agi de s’habituer au trafic, au bruit, à la foule de la Chine lors de son année d’échange universitaire. «En Asie, c’est le même chaos partout», raconte-t-elle alors que nous la rencontrons à Pékin.

La Chine m’a appris à être moins individualiste.

Son master en sinologie en poche, la Lausannoise choisit, en 2007, de mettre à profit ses connaissances linguistiques et repart. Elle entre dans le secteur marketing d’une entreprise de fabrication de baskets, à Quanzhou, ville du sud du pays. «Ce fut une expérience difficile, j’étais la seule étrangère parmi mille employés, mais très utile, car j’ai vu comment cela fonctionnait de l’intérieur.» Et la Lausannoise de décrire l’organisation «très militaire» de la boîte: interdiction d’avoir plus de dix minutes de retard par mois, en cas de maladie ou d’absence, pas de salaire. Et les employés qui n’avaient pas loué d’appartement dormaient sur place, dans des dortoirs, par chambres de six… «Mon boss avait travaillé en Europe, il savait que ça n’est pas une habitude chez nous, j’ai donc eu droit à une chambre individuelle.» Au bout de six mois, Jeyanthy choisit de quitter la société pour un poste à la Chambre de commerce suisse de Pékin, après un passage par l’enseignement. Cette branche de l’organisation défend les intérêts des entreprises helvétiques déjà implantées en Chine, dans la région de la capitale. Elle compte 140 membres. En janvier, Jeyanthy Geymeier a pris la direction de la structure.

Le nombre de Chninois s’installant dans notre pays est en augmentation. (Photo: Istockphoto)
Le nombre de Chinois s’installant dans notre pays est en augmentation. (Photo: Istockphoto)

Depuis trois ans et demi à Pékin, la sinologue suit avec attention l’évolution de l’Empire du Milieu et sa fulgurante ascension économique. Elle met en garde: «Il faut savoir que de moins en moins d’entreprises engagent des Occidentaux, car aujourd’hui on trouve de plus en plus de Chinois parlant extrêmement bien l’anglais. Ils travail­lent comme des fous, et l’Europe et les jeunes en particulier ont intérêt à se réveiller s’ils ne veulent pas être complètement dépassés.»

Enfin, la Suissesse fait l’expérience d’une autre mentalité: «Les gens s’entraident beaucoup. Il n’est pas rare que l’on prête de l’argent à ses amis et des sommes importantes. Chez nous, qui avons tout et qui n’arrêtons pas de nous plaindre, c’est rarement le cas. La Chine m’a appris à être moins individualiste.»

Xile Hu, 33 ans, professeur à l’EPFL

Le Chinois Xile Hu, 33 ans, est l’un des plus jeunes professeurs de l’EPFL.
Le Chinois Xile Hu, 33 ans, est l’un des plus jeunes professeurs de l’EPFL.

Xile Hu, 33 ans, professeur à l’EPFL

Xile Hu est le seul professeur de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne à disposer d’un passeport chinois. L’un des plus jeunes aussi: 33 ans. Il en avait 29 lors de son engagement au sein de l’institut de chimie et en génie chimique.

Sur une étagère du bureau, son diplôme de chimie de l’Université de Pékin. Au mur, une peinture chinoise. Avant d’atterrir à l’EPFL, le scientifique a passé sept ans en Californie où il a fait un doctorat puis un post-doctorat.

La nature, les montagnes et Lausanne m’ont tout de suite plu.

Là-bas, il entend parler de l’EPFL, de la Suisse. Il vient voir. Le poste est intéressant et les conditions attrayantes. Et le charme opère. «La nature, les montagnes et Lausanne m’ont tout de suite plu.» En Chine, la Suisse est connue pour le ski, ses montres et son chocolat. «C’est un pays plus complexe que cela: la vie y est très chère, il y a une pénurie de logements…», tempère-t-il en souriant. Paradoxalement, l’urbanisme helvétique ressemble davantage à celui de son pays d’origine qu’à ce qu’il a connu outre-Atlantique: «Un centre historique autour duquel s’est construit la ville, des bus pour aller d’un point à un autre, alors qu’aux Etats-Unis on prend la voiture et on doit faire des kilomètres pour trouver un cinéma!» Pourtant, la Chine change à toute vitesse. Xile Hu l’a constaté lorsqu’il est rentré pour les vacances, dans la province du Fujian, au sud-est du pays. «Je n’ai rien reconnu. Ma ville est dix fois plus grande, en trois-quatre ans, elle s’est complètement métamorphosée. Mais les mentalités ne changent pas vraiment. Ce qui compte pour eux, c’est avant tout de subvenir aux besoins de leur famille.»

A l’EPFL, Xile Hu donne ses cours en anglais. Et ne regrette pas le système de sélection à la chinoise, extrêmement élitaire. «Nous travaillions énormément, mais sans vraiment avoir le temps de développer de l’intérêt pour la matière. Il fallait avant tout réussir. Et en Chine, une fois que l’on choisit une branche, il est très difficile d’en changer, contrairement à ici.» Ici tout détenteur d’une maturité peut entrer à l’EPFL. Un système cher mais plus juste, juge le professeur.

Des fenêtres de son bureau, Xile Hu aperçoit les Alpes encore enneigées. Ici, il a découvert le ski et profite du calme, de l’espace. Il sourit quand il entend que les Suisses s’estiment de plus en plus à l’étroit: «Allez en Chine!»

Viviane Gut, 29 ans, responsable de la communication chez Swissnex, à Shanghai.

Viviane Gut: «Parler le mandarin, ça ouvre des portes.» (Photo: Céline Fontannaz)
Viviane Gut: «Parler le mandarin, ça ouvre des portes.» (Photo: Céline Fontannaz)

Pour se rendre au travail, Viviane Gut a fait quarante minutes de vélo. En métro, elle aurait mis le même temps. Raisonnable dans une métropole de 23 millions d’habitants au trafic chaotique, où certains habitants ont besoin de plus de deux heures pour gagner leur bureau.

Voilà presque deux ans que Viviane Gut vit à Shanghai. Après des études en économie politique à Berne, diverses expériences professionnelles à l’étranger puis à Zurich dans le domaine de l’énergie et de la finance, la bientôt trentenaire a mis le cap sur l’Asie pour élargir son horizon.

Je ne veux pas vivre comme une expat’.

Viviane Gut est responsable de la communication chez Swissnex China. Cette plate-forme a été lancée à Shanghai en 2008 par la Confédération pour promouvoir les collaborations et les échanges sino-suisses dans les domaines des sciences, de la technologie, de la formation universitaire. Comme il en existe une à Boston, à San Francisco, à Singapour et en Inde. «En Chine, la Suisse est connue pour ses montagnes, ses montres et son chocolat. Moins pour la qualité de la formation, son industrie de pointe et sa force d’innovation.»

Mettre les universités et les chercheurs en contact et faire en sorte qu’ils se comprennent, voilà l’une des tâches du Swissnex. Pas toujours aisé. «Les Occidentaux imaginent souvent qu’il suffit de se voir une fois pour que le contact soit établi et qu’un contrat soit signé. Or, avec les Chinois, cela prend du temps. On va se rencontrer une première fois, puis une deuxième. Peu à peu la confiance s’établit, puis on va se mettre alors à parler business.»

Parler, justement. Pour créer un climat propice, l’anglais ne suffit pas. «Dès qu’on se met à articuler quelques mots en mandarin, il y a des sourires, ça ouvre des portes, indéniablement.» Le constat fait, elle s’y est mise. Deux fois par semaine, avec une enseignante privée. Au quotidien, le mandarin lui est directement utile: elle a fait le choix de ne pas habiter dans un complexe pour expatriés. Sans compter que dans les résidences de luxe, les loyers sont ceux des appartements en Suisse.

Elle loue donc un grand studio dans un vieil immeuble en plein centre-ville, pour l’équivalent de 600 francs suisses par mois. Ses voisins sont tous des autochtones. Le contact s’établit peu à peu. «Les Chinois sont des gens curieux et communicatifs. Forcément, comme seule Européenne, on me remarque. En plus je suis grande et j’ai les cheveux bouclés…»

La verdure, le bon air, c’est ce qui manque à la Suissesse, qui court le matin dans les rues de Shanghai avant le travail pour garder la forme. «La nature est presque inexistante, ici. Sans compter la pollution. On se sent fatigué beaucoup plus rapidement. Mais c’est compensé par la richesse des expériences que je peux faire ici.»

Auteur: Céline Fontannaz

Photographe: Mathieu Rod