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16 mars 2013

Suisse et Chine, la love story

Alors que les touristes chinois arrivent en masse, de plus en plus d’Helvètes se passionnent pour la langue et la culture de l’Empire du Milieu.

Emile maîtrise déjà environ 300 caractères en mandarin.
Emile maîtrise déjà environ 300 caractères en mandarin.

A 13 ans, Emile maîtrise environ 300 caractères. «A l’oral comme à l’écrit, ce qui représente déjà un joli acquis», se réjouit sa professeure, Blanche Obratov, co-directrice à Lausanne de l’institut Culture Chine, Centre de langue et de culture chinoises. Car c’est bien le mandarin que le collégien lausannois veut apprendre. Comme de nombreux autres Romands. Ingénieurs, chefs d’entreprise ou de PME, universitaires ou retraités: la langue la plus parlée au monde attire toujours davantage.

Blanche Obratov, de Culture Chine à Lausanne, voit souvent des entrepreneurs désarçonnés par les différences culturelles.
Blanche Obratov, de Culture Chine à Lausanne, voit souvent des entrepreneurs désarçonnés par les différences culturelles.

Un milliard de Chinois, et moi, et moi, et moi, pour paraphraser Dutronc. «La Chine, ce n’est plus une mode. C’est tout simplement une réalité de plus en plus présente dans notre quotidien et dans le monde, qu’il est devenu impossible d’ignorer», estime Blanche Obratov.

Le vaste et complexe empire exerce sur la toute petite Suisse un attrait particulier et protéiforme. «A l’inverse, nous bénéficions toujours d’une image extrêmement positive là-bas», note ce fin connaisseur qu’est Gérald Béroud. En une quinzaine d’années, son entreprise SinOptic est devenue la plateforme de référence des relations sino-helvétiques. Au point que ce sinologue de longue date a été choisi par le canton de Vaud et la Ville de Lausanne comme partenaire de référence.

Devenue première nation commerciale de la planète aux dépens des Etats-Unis, la Chine fabrique une grande partie des objets de notre quotidien. Elle représente aussi un formidable marché que les multinationales comme les entreprises familiales ne sauraient ignorer.

Mais encore faut-il trouver les clés d’une société aux codes et aux références bien éloignés des nôtres. «Par exemple, explique Blanche Orbatov, il n’y a ni oui ni non en chinois. Et une réponse de type «c’est possible» constitue plutôt une manière polie de refuser. J’ai vu des entrepreneurs désarçonnés désireux d’y comprendre quelque chose. Prendre des cours de langue, c’est aussi s’ouvrir à ce type de différences culturelles.»

Une vieille relation qu’il faut d’avantage entretenir

C’est là qu’intervient Gérald Béroud, qui prend aussi en charge les délégations chinoises en visite chez nous. «Au XVIIIe siècle, Charles, neveu de Benjamin Constant, était déjà à Canton pour affaires. Il s’agit donc d’une très vieille relation, magnifiée par le fait que les autorités suisses ont été parmi les premières à reconnaître les nouvelles autorités chinoises en 1950. Cela n’a jamais été oublié.» Selon lui, cette véritable «rente de situation» doit être mieux entretenue afin que nos échanges en tirent véritablement profit face à une concurrence mondiale accrue, pays de l’Est ou d’Amérique du Sud en tête.

Côté tourisme, les chiffres 2012 viennent de sortir: avec une hausse de 25%, les Chinois «représentent tout simplement la plus forte augmentation de visiteurs étrangers», expliquait récemment la porte-parole de Suisse Tourisme. Avec un potentiel touristique incomparable. Car si, autrefois, notre pays représentait un saut de puce au milieu d’une visite de l’Europe, désormais, les professionnels constatent davantage de voyages individualisés, des séjours plus longs et des touristes qui reviennent. Autant dire que dans la branche aussi, les cours de mandarin font le plein.

Une fois par mois, les adeptes du mandarin 
se retrouvent au Chinese Corner, à Lausanne.
Une fois par mois, les adeptes 
du mandarin se retrouvent au Chinese Corner, à Lausanne.

Reste que pratiquer chez nous la langue la plus parlée au monde reste une gageure, malgré la multiplication des cours. «Or il faut parler pour progresser», relève Gérald Béroud. En 2000, avec l’aide de l’artiste et professeure Sabrina Yan, il a créé à Lausanne le Chinese Corner. Chaque dernier jeudi du mois, sans inscription ni réservation, celles et ceux qui le souhaitent se retrouvent pour se frotter à la complexité du mandarin.

Des convertis qui aiment partager leur passion

Ce soir, il y a Alexandre Nebel, 29 ans, venu avec son amie chinoise de Neuchâtel. «J’ai vécu trois ans en Chine pendant mes études de HEC, débarquant à Xiamen sans parler un mot. Rejoindre l’Université en tentant de déchiffrer les caractères reste un souvenir vivace, même s’il date déjà un peu.»

Le couple est rejoint par Philippe Bourqui, 55 ans, en Suisse depuis seize mois. «J’ai du mal, parce que je n’ai pas encore eu le temps de m’y remettre sérieusement après une année de cours à Paris. Je suis surpris du nombre de Romands très à l’aise en mandarin. Ce n’était pas du tout comme ça en France.»

Américaine de Chicago, étudiante à Lausanne, Megan prend des cours de mandarin à l’université. «Mais seulement 90 minutes par semaine, ce qui n’est pas beaucoup. Alors je regarde des séries taïwanaises avec des sous-titres chinois et anglais sur internet. L’année prochaine, il faut que je sois prête pour aller rejoindre des amies à Taïwan.»

Nelly Brenier: «Je vais en Chine une fois par an depuis une quinzaine d'années.»
Nelly Brenier: «Je vais en Chine une fois par an depuis une quinzaine d'années.»

La Suissesse Nelly Brenier, 56 ans, a commencé le chinois il y a trente ans, mais avec de nombreuses interruptions. Pour elle, le Chinese Corner représente un irremplaçable rendez-vous. Pour entretenir son mandarin, mais surtout pour échanger et partager sa passion.

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: Istockphoto,, Laurent de Senarclens, Stéphanie Meylan