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28 novembre 2016

Suisse rime-t-il forcément avec riche?

Selon une étude de Credit Suisse, la fortune moyenne par habitant s’élève à plus de 567 000 francs, classant le pays en tête des plus riches du monde. Mais que veulent réellement dire ces chiffres?

La Suisse vaudrait son pesant d’or, mais toutes les bourses du pays ne sont pas remplies de la même façon…

Les chiffres se suivent et ne se ressemblent pas. La semaine dernière, les Suisses ont ainsi appris dans la foulée que la fortune moyenne par habitant atteignait la somme confortable de 567 320 francs. Mais aussi que près de 7% de la population était touchée par la pauvreté et 13,5% menacée d’y tomber.

Deux statistiques, deux visions. La première émane de Credit Suisse, qui publie pour la huitième année consécutive son «Global Wealth Report» , une étude où la grande banque analyse la fortune moyenne par habitant à l’échelon mondial. La seconde provenant de l’Office fédéral des assurances sociales (OFAS) dans le cadre de la Conférence nationale contre la pauvreté.

S’il est évident qu’un pays riche n’est pas épargné par la pauvreté, les calculs pour estimer la fortune moyenne par habitant le sont moins. Que prend-on en compte? Et surtout, comment? Les détracteurs de l’étude de Credit Suisse déplorent une méthode d’analyse qui ne peut que biaiser la réalité. Un peu comme si l’on réunissait Bill Gates, Donald Trump et le premier passant venu dans la même pièce et que l’on divisait le total de leurs avoirs par trois, dénonçait le député socialiste vaudois Samuel Bendahan dans les colonnes du Matin. De l’autre, ses défenseurs, comme l’économiste Stéphane Garelli, saluent une démarche pionnière qui éclaire sur la richesse accumulée. Où se situe l’image la plus proche de la réalité des Suisses? Sans doute dans un interstice insaisissable par les statistiques.

«Un petit nombre de gens très fortunés tire la moyenne vers le haut»

Stéphane Garelli, économiste et professeur à l’International Institute for Management Development (IMD), à Lausanne.

Calculer la fortune moyenne des Suisses alors que le pays abrite près de 40 milliardaires, est-ce bien raisonnable?

Je ne sais pas si c’est raisonnable, mais le calcul a au moins le mérite d’exister. L’avoir fait est une très bonne idée, car jusqu’ici on se contentait de prendre le PIB et de regarder le revenu par habitant. Là, il s’agit de calculer la fortune accumulée à travers les années. Mais comme souvent en statistiques, il y a des limites à cette étude.

Quelles en sont précisément les limites?

Tout d’abord, le taux de change qui favorise les fortunes en francs suisses par rapport à celles en dollars. Deuxièmement, qu’entend-on par Suisse? Si l’on prend en compte les résidents étrangers, cela pousse évidemment les chiffres vers le haut, puisque beaucoup d’entre eux sont très fortunés. Enfin, que met-on dans ce calcul? Les avoirs en banque, les biens immobiliers? Et qu’en est-il du tableau de maître accroché dans l’entrée de la maison? Il apparaît rapidement qu’il est très difficile d’obtenir un résultat précis. Le fait d’avoir privilégié la fortune moyenne plutôt que la fortune médiane crée un déséquilibre par rapport à la réalité. Un petit nombre de gens très riches peut ainsi rapidement faire monter la moyenne.

Hormis combler un vide statistique, quel est l’intérêt d’une telle étude?

Démontrer qu’il est possible d’avoir une croissance très basse en comparaison internationale, ce qui est souvent le cas de la Suisse, et de vivre dans un pays prospère. Ce type d’analyse offre aussi une base à partir de laquelle il est possible de juger de l’évolution d’un pays. Cela permet de montrer que si notre croissance économique est loin d’égaler celle de la Chine (ce qui est normal, car elle part de plus loin), notre pays est prospère sur le long terme non seulement au niveau de la richesse créée, c’est-à-dire du PIB, mais aussi au niveau de la richesse accumulée.

Les Suisses vont-ils se sentir plus heureux en apprenant que la fortune par habitant est en moyenne d’un demi-million de francs?

Je pense que, quelque part, la population sait qu’elle vit bien. Les classements internationaux montrent d’ailleurs que les Suisses sont parmi les plus heureux. Ils sont conscients de bénéficier d’une prospérité élevée comparé au reste du monde.

D’un autre côté, un ménage helvétique touche en moyenne 7130 francs par mois... C’est un peu le grand écart, non?

Non, car on oublie souvent de prendre en compte l’héritage ou le capital. C’est typiquement le cas des agriculteurs, qui sont riches en capital de par leur terrain et leur ferme, mais pauvres en termes de revenus.

La fortune moyenne calculée n’est finalement pas si loin de la réalité?

Je n’irai pas jusque-là, mais le fait que la Suisse abrite beaucoup de gens riches a aussi un impact positif sur le pays. Cela signifie que les gens riches dépensent beaucoup d’argent chez nous et en font profiter donc notre économie.

Vivre dans un pays riche fait-il de soi un homme ou une femme riche?

Non, mais c’est toujours mieux que d’être pauvre dans un pays pauvre! On touche là à la répartition de la richesse et, sur ce plan, la Suisse est plus égalitaire que bien d’autres pays. Notre pouvoir d’achat n’est certes pas le plus élevé du monde, mais nous sommes en très bonne position et la Suisse reste un pays que l’on envie à l’étranger.

Cette étude est donc plutôt une bonne nouvelle?

Oui, car il vaut mieux une carte imprécise que pas de carte du tout si l’on veut naviguer.

Texte © Migros Magazine – Viviane Menétrey

Auteur: Viviane Menétrey