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12 mai 2014

Sur la piste des orchidées indigènes

Fascinante, l’exotique orchidée déclenche souvent les passions. Mais il en existe aussi de plus discrètes, ici, sur sol helvétique. La campagne franco-genevoise permet d’observer une vingtaine d’espèces sans trop se fatiguer.

Pont enjambant La Laire
Les amoureux
des orchidées trouveront 
leur bonheur 
au bout de 
ce pont.

Une fois atteint le petit pont rouge qui enjambe la Laire, juste à côté du stand de tir de Chancy (GE), la balade botanique peut commencer. Mais avant de s’engouffrer sur le sentier pédestre, entre les chèvrefeuilles et les genêts, il vaut la peine de regarder autour de soi.

Un orchis pourpre.
Un orchis pourpre dans toute sa majesté.

Il y a là, comme en signe de bienvenue et d’encouragement, un premier spécimen floral digne d’intérêt: un orchis singe sur son petit promontoire rocheux, qui semble accueillir les promeneurs. Des fleurs rose pâle aux pétales bien écartés pour une silhouette simiesque justement.

Cette plante sophistiquée fait partie des quelque septante-sept orchidées sauvages que l’on peut trouver en Suisse, la réserve de Chancy en regroupant à elle seule plus d’une vingtaine. Mais rien à voir avec les clinquantes orchidées tropicales – plus de 25 000 espèces dans le monde – comme la fameuse phalaenopsis que l’on trouve en pot chez les fleuristes.

Les orchidées de chez nos contrées sont toutes terrestres, et non épiphytes (voir encadré), et se plaisent dans les sols secs, les prairies maigres, en lisière de forêt.

C’est une fleur étonnante qui a colonisé tous les milieux, sauf les déserts et les glaciers.

On trouve des orchis homme-pendu, orchis anthropophora, ou à odeur de bouc, himantoglossum hircinum, même dans les talus d’autoroute ou en ville, pour autant que le terrain soit sec en surface et humide en profondeur», explique Robert Klein, accompagnateur en montagne.

Un vrai paradis prospère à cheval sur deux pays

Ses pires ennemis: le fumier, l’engrais, l’azote. Mais rien de tout ça ici. La pinède des Teppes de la Repentance est une zone protégée, argileuse à souhait et suffisamment ensoleillée pour plaire aux élégantes. On la rejoint en un quart d’heure, en suivant le sentier pédestre, direction Malagny.

Un petit escalier de bois descend dans un lit de pierres avant de déboucher un peu plus loin au bord de la rivière. On passe l’air de rien à côté d’une borne frontière. Et on se retrouve soudain en France, à longer de vastes champs labourés. Un dernier virage pour contourner une somptueuse propriété, avec sa terrasse, sa barrière proprette et son docile verger.

C’est là, au panneau «Crêt de puits et Teppes de la Repentance», illuminé par une somptueuse viorne, que l’on entre dans le royaume des orchidées proprement dit. Changement de décor. Les vertes frondaisons sont soudain remplacées par des pins méridionaux aux troncs roux, qui sentent bon la Provence. La végétation s’éclaircit, le sol croustille sous les pas.

Robert Klein en train d'examiner l'ophrys araignée à la loupe.
Cet ophrys araignéen’a pas échappéà notre guide, Robert Klein.

Mais partir sur la piste des orchidées relève de la minutie et de l’humilité. De la patience aussi. Il ne faut pas s’attendre à les voir surgir, pimpantes et apprêtées, sur le bord du chemin. Non, l’orchidée de chez nous est un trésor qui se guette à quatre pattes et dont les détails ourlés méritent même parfois une loupe. «Il faut venir plusieurs fois, entre avril et juin, toutes les espèces ne fleurissant pas en même temps», précise Robert Klein, qui vient justement de repérer un orchis pourpre à l’inflorescence d’un blanc nacré moucheté de mauve.

Quelques pas suffisent pour découvrir un peu plus loin un minuscule ophrys moucheron, avec son labelle marron et blanc, surmonté de deux petites antennes, qu’un œil distrait pourrait prendre pour un insecte posé sur une fleur verte. Caractéristique de cette famille, les ophrys ont un labelle sur- dimensionné et un peu poilu, qui n’est autre qu’un pétale modifié en forme d’hyménoptère. Une vraie piste d’atterrissage pour les pollinisateurs!

Des stratégies de séduction très inventives

Juste à côté, un autre spécimen jette le trouble: un ophrys araignée, avec son labelle pourpre foncé et ses deux petits traits clairs imitant le dos d’une épeire. «Comme les orchidées sont les dernières plantes à fleurs à être apparues dans la chaîne de l’évolution, il y a 82 millions d’années, elles ont développé des stratégies de reproduction variées et subtiles, explique Robert Klein.

Elles imitent les insectes pour mieux les attirer, allant parfois jusqu’à des stratégies de leurres olfactifs».

Car se reproduire, pour une orchidée, ce n’est pas une mince affaire. Si la belle produit des milliers de graines, encore faut-il qu’elles soient fécondées grâce aux insectes. Elles s’envolent au vent, mais ne germent que si elles ont la chance de tomber à côté d’un champignon microscopique. Une symbiose indispensable à la plante pour assurer sa nourriture et son développement.

Un étang dans le sous-bois.
Le sous-bois est parsemé de-ci de-là de points d’eau idylliques, repaires privilégiés des batraciens.

Il vaut la peine de sillonner librement les Teppes et la forêt des Grands-Bois, pour se pencher aussi sur les nombreux points d’eau. Car sous ses airs de savane avec ses herbes jaunes affalées sur le sol, le lieu cache une humidité souterraine. Gouilles, mares, étangs dorment dans les creux et grouillent de vie. Tritons alpestres au ventre safran, couleuvres, crapauds sonneurs aux pupilles en forme de cœur, le sous-bois est le rendez-vous des amphibiens.

Un triton posé sur une main.
Un triton était aussi au programme des rencontres.

Le temps de voir encore une listère ovale, dont la fleur même épanouie reste verte, et on repart dans la lumière tamisée des églantiers et des aubépines aux feuilles dentelées, comme si l’on marchait dans un tableau impressionniste. On ressort de la forêt, juste à côté de la ferme, face à l’ourlet du Jura, le champ cloqué de pissenlits, petits globes tranquilles posés sur l’herbe. Au loin, les stries ondulées des vignes, l’aveuglant colza, comme un trait de Stabilo dans le paysage. On refait le chemin à l’envers emportant au fond des yeux cinq petits bonheurs colorés. Le nombre exact d’orchidées débusquées ce jour-là.

Texte: © Migros Magazine - Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Anna Pizzolante