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30 mai 2016

Sur la trace des peuples lacustres

A cheval sur les communes de Chevroux (VD) et Gletterens (FR), un sentier didactique invite à mieux comprendre le quotidien de nos ancêtres préhistoriques du Néolithique. Avec, à la clé, une reconstitution grandeur nature de leurs habitations.

Le village lacustre de Gletterens
Le village lacustre de Gletterens (FR) permet de comprendre à quoi ressemblait l’architecture du Néolithique.

Bienvenue sur le sentier didactique de Chevroux. La bourgade vaudoise de quelque 400 habitants (joliment baptisés Chevrotins), située sur la rive sud du lac de Neuchâtel, constitue en effet un excellent point de départ pour qui veut se pencher sur le passé palafittique de notre pays. Palafi-quoi? Ce terme un peu barbare issu du latin (de pala, pieu et fingere, façonner) se réfère aux pilotis sur lesquels nos ancêtres préhistoriques auraient bâti leurs maisons. C’est donc sur la trace des peuples lacustres que nous nous lançons en cette lumineuse après-midi de mai.

Chemin en bois dans la réserve naturelle de la Grande Cariçaie.
La balade longe une partie de la réserve naturelle de la Grande Cariçaie.

Zone marécageuse oblige – nous nous trouvons dans la réserve naturelle de la Grande Cariçaie – le premier tronçon de la balade s’effectue sur un ponton de bois. Les oiseaux chantent, le soleil brille et nous nous retrouvons rapidement au milieu d’un petit paradis. Ou, pour utiliser un terme plus technique, au cœur d’une pinède alluviale, ainsi que nous l’explique le premier panneau qui ponctue le parcours, l’aspect didactique de la promenade ne s’en tenant pas aux informations archéologiques.

Uniques en Suisse, apprend-on, ces formations forestières sont apparues naturellement après la première correction des eaux du Jura à la fin du XIXe siècle. Les travaux visant à réduire les risques d’inondation sur les berges du lac de Neuchâtel et à permettre la culture de la plaine de l’Orbe, ils rendirent également accessibles de nombreux sites préhistoriques du littoral. Mais patience, nous y reviendrons.

En compagnie des crapauds et des papillons

Portrait de Carole de Tomasi.
Carole de Tomasi, coordinatrice du village lacustre de Gletterens.

Pour l’heure, nous poursuivons notre chemin sur le ponton. Observant au passage les bauges dans lesquelles les sangliers se roulent la nuit, ainsi que les gouilles où s’ébattent quelques crapauds sonneurs. Un papillon jaune, dansant avec les rayons du soleil, nous accompagne dans ces pérégrinations, et nous croisons la route des arbustes aux noms poétiques tels que viorne lantane, épine-vinette et fusain d’Europe.

Après une quinzaine de minutes de marche tranquille, nous quittons les planches pour nous retrouver les pieds au sec sur un chemin forestier. De nouveaux panneaux informent sur ces fameuses cités lacustres qui jalonnaient naguère nos rives, entre 4000 et 850 ans avant Jésus-Christ.

Quelques outils manufacturés, posés dans une corbeille en osier.
Quelques outils manufacturés, tels que s’en servaient au quotidien les hommes du Néolithique.

A la faveur d’une sécheresse hivernale en janvier 1854, des pieux de bois apparurent au bord du lac de Zurich, identifiés par l’archéologue Ferdinand Keller comme les restes d’un village du Néolithique. Pour lui, ces pilotis étaient les vestiges de maisons construites sur des plates-formes surélevées au-dessus des eaux. Des découvertes similaires aux abords d’autres lacs helvètes – dont, bien sûr, celui de Neuchâtel – corroborèrent cette thèse.

Une thèse qui aura la vie longue puisqu’aujourd’hui encore, nous imaginons volontiers nos ancêtres juchés à l’entrée de leurs demeures haut perchées, leurs pieds taquinant le poisson. Et pourtant, lit-on sur un panneau avec stupéfaction, on croit savoir à présent que leurs villages étaient plutôt bâtis sur la rive émergée. Mais alors, à quoi servaient ces fameux pilotis? Nous recevrons de plus amples informations en arrivant au village lacustre de Gletterens (FR)…

Car il s’agit bien là du but de notre promenade. Né il y a vingt ans d’un rêve d’archéologues et d’artisans, ce site permet aux curieux de voir de leurs propres yeux à quoi ressemblait l’architecture du Néolithique. Il est vrai qu’à force d’entendre parler de ces peuples lacustres tout au long du sentier didactique, on a très envie de comprendre comment ils vivaient.

Le temps de sortir de la forêt, et nous voilà déjà à Gletterens. La première bâtisse qui nous accueille est bel et bien une petite cabane sur pilotis.

On ignore à quoi ce genre de structure pouvait servir,

reconnaît Carole de Tomasi, coordinatrice du village lacustre. On peut penser qu’il s’agissait d’un temple, d’un grenier ou encore de la maison d’un pêcheur.»

Et d’expliquer qu’en découvrant «la forêt de pilotis» qui tapissaient le fond de nos lacs, les archéologues les ont rapidement imaginés – on les comprend – recouverts de plates-formes et d’habitations.

Mais il faut savoir qu’à l’époque, le niveau des eaux était beaucoup plus bas. Et ces maisons étaient en réalité construites sur les berges.

Ainsi, si certains de ces piliers étaient bien rehaussés de planchers et permettaient d’éviter les dégâts en cas de débordement du lac, d’autres servaient simplement à soutenir la charpente d’une bâtisse. L’augmentation du niveau des eaux les a protégés de l’érosion.»

Lancer d'une sagaie
Dans le village lacustre, les visiteurs peuvent s’essayer au lancer de sagaie: une immense flèche que nos ancêtres utilisaient pour chasser.

Des enfants en course d’école rentrent et sortent des trois bâtisses accompagnés de leurs guides qui leur expliquent le quotidien des lacustres. Certains ont même le privilège de s’essayer au lancer de sagaie, immense flèche dont nos ancêtres se servaient pour chasser, et dont ils augmentaient la portée à l’aide d’un propulseur.

Il s’agit peut-être là de l’une des plus ancienne mécanique,

s’enthousiasme Carole de Tomasi. Les élèves, eux, semblent comblés. Nous aussi. Rien de tel qu’une petite partie d’adresse – des meules de foin remplaçant le gibier – pour clore cette plongée dans le passé.

Texte: © Migros Magazine | Tania Araman

Auteur: Tania Araman

Photographe: Alexander Jacquemet