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18 juin 2012

Sur la voie du pardon

Déception ou trahison, mais aussi viol ou agression: comment – et pourquoi – pardonner à ceux qui nous ont blessés? Au-delà des connotations religieuses, réponses du psychologue fribourgeois Yves-Alexandre Thalmann.

Uen clé avec l'étiquette pardon ouvre le cadenas d'un gros boulet
Yves-Alexandre Thalmann.: «Le pardon est une démarche exigeante, qui nécessite un travail sur soi-même»

«Pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés.» Difficile d’aborder le thème du pardon sans évoquer la Bible et son Dieu miséricordieux. Or, souvent érigée comme vertu suprême, la faculté d’absoudre notre prochain de ses péchés – et, plus précisément, de passer l’éponge sur les torts qu’il a pu nous causer – aurait davantage d’effets sur notre propre bien-être que sur le sien. «Plus que la manifestation d’une valeur morale, j’y vois une démarche pragmatique, confirme le psychologue fribourgeois Yves-Alexandre Thalmann. De nombreuses études ont montré que ceux qui ont la capacité de pardonner s’estiment plus heureux que les autres.»

Et de citer, pour étayer ses propos, la parole d’un autre chef spirituel: «Rester en colère, c’est comme saisir un charbon ardent avec l’intention de le jeter sur quelqu’un; c’est vous qui vous brûlez», aurait affirmé Bouddha. Soit. Nous avons tout intérêt à passer outre nos sentiments de rancune et de haine. Mais parle-t-on ici de petites offenses – ma meilleure amie m’a piqué le mec que je convoitais, mon frère m’a humiliée au dernier repas de famille, mon collègue s’est approprié mon idée pour briller auprès du chef – ou de blessures plus sérieuses, comme un viol, un inceste ou une agression? Autrement dit, peut-on tout pardonner? «L’histoire nous a montré que c’était effectivement possible pour certaines personnes, poursuit Yves-Alexandre Thalmann. Les victimes des camps de concentration, par exemple. Ou encore des figures telles que Nelson Mandela ou Jean-Paul II, qui avait annoncé avoir pardonné à son agresseur Mehmet Ali Agça. Mais cela n’est pas donné à tout le monde.»

Comme pour un deuil, il y a plusieurs étapes

Car le chemin qui mène au pardon est loin d’être une sinécure, admet le psychologue. «C’est une démarche exigeante, qui nécessite un travail sur soi-même. Il nous faut passer par toutes ces émotions – la haine, la colère, la rancune – moins nobles certes, mais tout à fait normales – et les digérer, pour arriver finalement à tourner la page.»

A la clé de ce cheminement intérieur, de ce mûrissement, le fameux principe d’acceptation: à la place de lutter contre ce qui nous est arrivé, il s’agit de reconnaître que l’événement a bien eu lieu. Alors seulement, il nous sera possible d’aller de l’avant: au lieu d’être bloqué sur le passé, nous pourrons nous projeter vers l’avenir.

«Attention toutefois, pardonner ne signifie pas oublier. Une personne ayant subi un viol ou un acte de violence cessera peut-être d’en vouloir à son agresseur, tout en entreprenant une action en justice. Le processus du pardon peut également passer par cette réparation.» De même, et pour en revenir à des offenses moins graves, nous pourrons passer l’éponge sur le comportement de notre meilleure amie, notre frère, notre collègue, mais la relation n’en sera pas moins altérée.

Preuve supplémentaire que «le pardon est donc avant tout une attitude intérieure, un choix que l’on fait pour soi-même, pour son propre bien-être, et non pas pour les autres».

Pas besoin de dire que l’on a pardonné

Les fleurs valent-elles plus que 1000 mots?
Les fleurs valent-elles plus que 1000 mots?

D’ailleurs, Yves-Alexandre Thalmann n’estime pas forcément judicieux d’annoncer officiellement à son offenseur – s’il s’agit d’un proche et que l’on souhaite continuer à le fréquenter – qu’on lui a pardonné. «Cela a un petit côté grand seigneur et la relation risque de s’en trouver déséquilibrée. De par la règle de réciprocité, l’autre se sentira redevable. Par ailleurs, il est fort possible qu’il se sente lui-même coupable et qu’il en souffre déjà.» Doit-on dès lors se taire? «On peut lui dire sobrement que l’on a tourné la page ou le lui faire sentir.»

Reste que le processus du pardon sera nettement simplifié si l’offenseur reconnaît ses torts et qu’il assume ses responsabilités...

Auteur: Tania Araman

Photographe: François Maret