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22 septembre 2016

Sur le pont de la rivière Trift

Entre gouffres et vertiges, la vallée du Trift (BE) permet de s'envoler en gardant les pieds sur terre. Avec, en point de mire, l’un des plus longs ponts suspendus des Alpes. A traverser en sifflotant.

Le pont du Trift est l’un des ponts suspendus piétonniers les plus spectaculaires des Alpes. Haut de 100 mètres et long de 170 mètres, il surplombe la région du glacier du Trift.
Le pont du Trift est l’un des ponts suspendus piétonniers les plus spectaculaires des Alpes. Haut de 100 mètres et long de 170 mètres, il surplombe la région du glacier du Trift.

Pour changer de décor, cap sur l’Oberland bernois, le temps d’une escapade placée sous le signe du vertige. Il est à peine 10 h 30 quand nous embarquons dans la petite cabine rouge rectangulaire du Triftbahn, à Nessental, à une poignée de kilomètres de Meiringen (BE). Mieux vaut d’ailleurs réserver ses billets et son heure de passage, la télécabine ne pouvant embarquer que huit personnes à la fois toutes les douze minutes.

Et il en passe du monde par ici, touristes, retraités, amateurs de sensations fortes. «Il y a environ 20 000 personnes qui montent avec cette télécabine chaque été», estime Linda Willener, attachée de presse pour KWO, entreprise des Forces motrices de l’Oberhasli. Une vraie foule, attirée par quoi? Le frisson, des paysages à couper le souffle et une surprise finale de taille…

Linda Willener, la guide.
Linda Willener, la guide.

D’ailleurs, à peine quitté le plancher des vaches, on entre dans le vif du sujet: un gouffre s’ouvre sous les pieds, un gouffre de sapins, de ravines, avec sa rivière et son pont minuscule en contre-bas. En dix minutes, on atteint la station d’arrivée, accrochée comme en apesanteur à un rocher. La randonnée aérienne peut commencer.

Une volée de marches descendent jusqu’à un petit lac de barrage, et l’on rejoint le sentier, encombré par un troupeau de moutons. Bruns, blancs, bicolores, ils tintinnabulent sur le chemin, mais s’écartent craintivement, l’œil affolé, dès qu’on essaie de les approcher. Sitôt passé le nuage de laine, on découvre l’ampleur du site: un immense cirque sauvage avec le Radlefshorn sur la gauche, le Mährenhorn sur la droite et, au milieu, la ligne bleue et tumultueuse du Trift, le torrent qu’il faudra suivre jusqu’à la source, le glacier du même nom.

Un petit pont permet d’enjamber le cours d’eau, encore docile à cet endroit. Mais, plus haut, ce sera une autre histoire… Très vite, on attaque la montée face au soleil, tournant le dos au Gadmerflue, la grande barre grise des Alpes uranaises. Le sentier balisé rouge et blanc monte par le flanc gauche du Trift, domine rapidement le val jonché d’éboulis. Rhododendrons déflorés, sorbiers en fruits, coriaces bruyères, la nature a déjà mis son manteau d’automne.

Le sentier monte sec dans la caillasse, puis devient plus ombragé et humide, prenant des airs de forêt vierge avec ses hautes fougères. Une énorme pierre indique soudain une bifurcation: à gauche, un itinéraire direct jusqu’au pont du Trift (30 minutes) et à droite, un petit détour (40 minutes) par la cabane de Windegg. On choisit la voie rapide.

Au fur et à mesure des pas, on ne cesse de prendre de la hauteur, laissant en contrebas le sillon tortueux du Trift. Qui soudain ressemble à un canyon.

Le décor se fait minéral, jonché d’énormes pierres polies, léchées, griffées par le retrait du glacier. En face, sur l’autre versant, les falaises ont pris des teintes verdâtres et se dressent, totalement sauvages comme les crocs du Mordor. Tout ici n’est que gouffres, crevasses, fractures. Vertige.

Une vertigineuse passerelle

Tout en restant attentif à l’endroit où l’on pose le pied, on commence à guetter, à regarder au loin pour tenter d’apercevoir le pont. Et le voici qui apparaît, d’abord un simple fil sombre, ténu. Puis de plus en plus net: le fameux Triftbrücke. «Il a été construit en 2009 par les Forces motrices, en remplacement du précédent qui bougeait trop et avait tendance à se retourner», précise Linda Willener. Survolant autrefois la moraine, le pont multiplie les records. En chiffres: 7500 kg d’acier, 5 km de câble, 6500 vis et 340 planches de bois. En live: une vertigineuse passerelle qui enjambe le Trift, se balance à 100 m de haut et mesure 170 m de longueur, ce qui en fait l’un des plus longs ponts suspendus des Alpes.

On est donc au point culminant de la balade, 1720 m. d’altitude, devant un spectacle saisissant: le glacier de Trift se dresse en toile de fond, éclairé par un trait de soleil échappé des nuages. Il s’est retiré de trois kilomètres ces cinquante dernières années, gardant ses turquoises autour du cou et ne laissant en-dessous qu’une vaste cuvette, un lac laiteux, des ravines, des pierres scintillantes, des ruissellements. Et le bruit incessant, le vacarme de l’eau qui travaille, grince, pousse depuis les profondeurs.

Comme un oiseau fouetté par le vent

Mais l’heure est venue de prendre son envol: il faut traverser le pont, juste pour le plaisir, puisque nous n’irons pas jusqu’à la cabane de Trift (à 3 h de marche). S’avancer comme Indiana Jones, sur cette passerelle hautement sécurisée, mais qui oscille à chaque pas.

Tout bouge et vacille à cette hauteur-là, le vide est partout, à côté, devant, dessous, et l’on se sent alors aigle, puis très vite chouca et simple petit oiseau, fouetté par un vent glacial sorti de nulle part.

Pour le retour, on peut faire un détour de dix minutes par la cabane de Windegg. Mais les nuages de plus en plus noirs ce jour-là nous ont fait remettre les pieds dans les mêmes pas, frôlant à nouveau le gouffre, le canyon, les grandes roches rondes maculées de lichen jaune, les coulures de rouille, éboulis, fins ruisseaux d’eau claire où l’on aimerait tremper sa gourde. Pour arriver à la télécabine juste au moment où de grosses gouttes de pluie s’écrasaient sur le sol. 

© Migros Magazine | Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Charly Rappo