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27 décembre 2014

Sur le territoire des rapaces nocturnes

Découvrir une chênaie séculaire et marcher sur la trace des hiboux, quoi de plus chouette? Repérage dans le Buis de Ferreyres (VD) avec le photographe naturaliste Daniel Aubort.

2. Un chouette
hulotte 
photographiée par Daniel Aubort.
2. Un chouette hulotte photographiée par Daniel Aubort.

Il vous salue en vous tendant une pelote de réjection. C’est que Daniel Aubort, photographe naturaliste, a toujours le nez en l’air ou plutôt au sol pour repérer les «indices précieux». Or, la pelote en est un justement! «C’est le signe de la présence d’une chouette ou d’un hibou. Os, plumes, poils sont régurgités par l’oiseau, dont l’estomac ne peut pas tout digérer des proies qu’il a gobées», explique Daniel Aubort.

Daniel Aubort: «L’observation d’un animal m’amène souvent à en découvrir un autre»
Daniel Aubort: «L’observation d’un animal m’amène souvent à en découvrir un autre»

Les présentations étant faites, la balade peut commencer! Sur la trace des rapaces nocturnes justement qui logent dans cette forêt de chênes séculaires du Buis de Ferreyres (VD). Ciel gris, nuages qui râpent les têtes, mais une météo qui s’accorde finalement bien à ce lieu hors du temps. Le Buis de Ferreyres, à quelques minutes de La Sarraz, fait partie d’une réserve Pro Natura, soit 1158 hectares classés, où faune et flore sont particulièrement riches. «J’y viens toute l’année, en toutes saisons, et au printemps pour les orchidées», précise le photographe installé depuis quelques années dans la région.

C’est qu’ici, avec ses plaques calcaires qui affleurent le substrat terreux, le biotope est quasi méditerranéen. On peut donc y croiser des chamois (une quarantaine recensés en 2012), des chevreuils, des sangliers, des lynx, des chats sauvages, des pics mar, avec leur calotte rouge et leur ventre rose. Et des rapaces, bien sûr. Effraie, hulotte, moyen-duc, Tengmalm? Qui sait quel volatile croisera nos pas...

Des tumulus, des amas de pierres aujourd’hui recouverts de mousse, où l’on fabriquait la chaux jusqu’à la fin du XIXe siècle.
Des tumulus, des amas de pierres aujourd’hui recouverts de mousse, où l’on fabriquait la chaux jusqu’à la fin du XIXe siècle.

On s’enfonce donc dans la réserve, pleins d’espoir d’une rencontre. Très vite, après 150 mètres, bifurcation à droite, sur un petit chemin qui descend dans les feuilles mortes. Il se dégage alors une magie de ce lieu austère que l’on ne pensait fait que de taillis secs et de ramures tristes. Le sous-bois parle soudain d’autre chose, d’une longue histoire, celle de ces chênes trapus parce que longtemps exploités depuis le Moyen Age. Et l’on se retrouve en pleine féerie, entre hellébores précoces en bourgeons déjà et mousses fluorescentes qui emballent les pierres, les branches, se mêlant à la chevelure grise des lichens. On croiserait un druide que l’on ne serait même pas surpris!

Le décor devient soudain grandiose quand on arrive sur le site de la carrière jaune. D’immenses falaises se dressent comme des murs d’ocre. Partout, des genévriers de prairie maigre donnent au lieu un petit air cévenol, un biotope parfait pour les vipères aspics et les lézards agiles qui s’y prélassent en été. «Je peux passer ici des journées entières. Je sais qu’une chouette se tient là dans la paroi, je l’ai entendue, mais jamais vue», souffle Daniel Aubort, qui scrute attentivement les anfractuosités de la roche.

Le site grandiose de la carrière jaune.
Le site grandiose de la carrière jaune.

Quand soudain, le voilà qui part en courant, objectif au poing. «Elle est là, c’est incroyable, on a une chance folle!» Effectivement, une chouette hulotte se tient là, tranquille, nichée dans une cavité de la roche, à une quinzaine de mètres de hauteur. Tête ronde, grands yeux noirs embrumés de sommeil, plumes rousses tachetées de blanc. «C’est son reposoir diurne. Habituellement, elle préfère les trous d’arbre. C’est un des rapaces nocturnes les plus fréquents de Suisse, puisqu’on en compte entre 5000 et 6000 couples», chuchote le spécialiste.

Lieu de prédilection des sangliers

L’envie est grande de stopper la balade et de passer plus de temps auprès de Strix aluco. Mais le risque est important aussi de déloger l’oiseau qui pourrait ne plus revenir dans cet abri. A pas de Sioux, on reprend donc le sentier qui longe un ravin inattendu, lieu de prédilection des sangliers. Le chemin s’élargit ensuite, sans doute utilisé par les chars au Moyen Age, avec ses murs de moellons de chaque côté, balisés de mousse verte.

A la bifurcation, on part à gauche pour revenir sur le haut de la carrière jaune, histoire d’avoir un coup d’œil surplombant. Puis, à la grosse pierre posée au milieu du chemin, on tourne à droite pour revenir sur la route carrossable. La balade réserve encore des surprises, comme ces blocs erratiques, abandonnés lorsque le glacier du Rhône s’est retiré il y a quelque 12 000 ans. Ou encore ces anciens fours à fer du VIe siècle, aujourd’hui protégés par une bâtisse, mais que l’on peut voir à travers d’épaisses vitres.

Le chemin était probablement utilisé par les chars au Moyen Age.
Le chemin était probablement utilisé par les chars au Moyen Age.

On choisit ensuite le chemin de gauche, histoire de voir encore les fours à chaux dans la forêt, comme autant de tumulus, amas de pierres à même le sol aujourd’hui couverts de mousse, où l’on fabriquait la chaux jusqu’à la fin du XIXe siècle. Mais déjà l’œil de lynx du photographe aperçoit un trou dans un hêtre, qui pourrait être habité par un pic, une chauve-souris, une chouette ou une martre... On attend quelques minutes en grattant légèrement le tronc, mais aucun bec ni museau ne pointe à la fenêtre.

«J’aime écouter le silence et les petits bruits dans les herbes»

On s’enfile alors dans un sous-bois verdoyant de buis, où s’attarde l’aspérule odorante. Chant de sittelle, de mésange, cri rauque d’un geai. Et l’on débouche soudain sur une immense clairière. C’est là que Daniel Aubort s’installe volontiers pour ses affûts. «J’aime écouter le silence et les petits bruits dans les herbes. L’observation d’un animal m’amène souvent à en découvrir un autre. C’est un ensemble.»

Dans un sous-bois verdoyant, l’hellébore est déjà en boutons.
Dans un sous-bois verdoyant, l’hellébore est déjà en boutons.

Oui, cette clairière est un lieu important de passage, comme l’attestent les boutis de sangliers, zones de terre labourées par l’animal à la recherche de rhizomes et de campagnols. Et l’épaisse bordure de ronces fruitées et de fusain est parfaite pour les muscardins, qui font leur nid de paille en hauteur dans les broussailles. Mais il n’y aura pas d’autres rencontres ce jour-là. Juste un retour tranquille par le chemin caillouteux jusqu’à la voiture. Et, dans la tête, l’enchantement d’une forêt truffée de vie. Sûr que Daniel Aubort reviendra le lendemain, avec son objectif 300 mm, prêt à capturer le rêve d’une chouette.

@ Migros Magazine - Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Laurent de Senarclens