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26 octobre 2015

Sur les anciennes terres des évêques

Entre Moyen Age et campagne intacte, le «Sentier Aventures» autour de Lucens (VD)convient à toute la famille. Une petite boucle sans efforts pour remonter le temps et rêver de fauconnerie.

Le vaste site du château de Lucens (VD) photo
Le vaste site du château de Lucens (VD) est compris dans l'enceinte d'une série de murs anciens et de fortifications qui entourent plusieurs constructions de différentes époques.

Partir en balade dans les alentours de Lucens est un choix audacieux. Parce que trop souvent les citadins méprisent cette région campagnarde, mal dégrossie, qui n’a ni relief alpin ni lac bucolique à offrir. «Lucens et surtout Moudon atteignent des sommets de préjugés négatifs injustifiés. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai eu envie de valoriser un peu cette Broye mal-aimée», sourit Monique Fontannaz, historienne des monuments qui vient justement de terminer un livre sur le patrimoine bâti de la région (lire encadré).

Monique Fontannaz, historienne des monuments.

Il faut donc tordre le cou à ses idées reçues et enfiler une bonne paire de chaussures, car ce qui attend le visiteur vaut le détour. De la gare, on remonte dans le village pour suivre les panneaux «Sentier Aventures», qui proposent une jolie boucle en terres lucensoises.

Le chemin grimpe sec sous les hêtres tachés d’automne. La rosée pique les mollets, l’air humide traverse les lainages, mais éclaircit les poumons. On laisse derrière soi le château, que l’on garde en point d’orgue pour la fin. «Au XIVe siècle, Lucens était un bourg fortifié, dont le château aux enceintes crénelées, était habité par les évêques de Lausanne dès le XIIIe siècle. C’était un verrou important sur la vallée, qui était un axe de transit commercial et militaire», explique l’historienne. Le chemin surgit du bois, longe une lisière de noisetiers et de fusain aux fruits fuchsia, semblables justement aux bonnets épiscopaux. Il en faut peu pour imaginer les seigneurs de l’époque arpenter le territoire, et l’on se surprend soudain à marcher autrement, comme si mettre ses pas dans ceux des évêques de Lausanne donnait une démarche différente, plus noble, plus compassée. «Les historiens du XIXe siècle racontent que les évêques venaient ici pour chasser et pratiquer la fauconnerie. Mais il y a certainement une part de légende. Ils venaient surtout pour surveiller l’administration de leurs terres et les préparatifs de guerre», précise Monique Fontannaz.

Les meurtrières de la muraille et le donjon gothique attirent de nombreuses espèces d'oiseaux.

Le temps de descendre par un petit sentier de ronces entre mousses et fougères, on rejoint un ruisseau sans nom, qui glougloute à peine. Mais l'endroit atteint tout son charme au minuscule lac de Taille, escorté de sa cabane de bûcheron, à l’abandon. Elle est toujours là, sortie d’un livre de contes, mangée de vigne vierge et de toiles d’araignées. A travers les carreaux cassés, on voit encore le vieux poêle et une affiche de vins blancs vaudois. Une caravane a pris racine, juste à côté, avec son matelas fatigué et quelques photos souvenir, moments d’amitié où l’on trinque en couleurs délavées.

Une table de pique-nique toute neuve a été installée un peu plus loin, à l’orée du bois. On débouche alors sur le terrain de swin-golf, pile sur le trou no 5, pour continuer tout droit en lisière. Le paysage s’ouvre à nouveau en collines et talus qui ondulent doucement, sous la conduite d’une rangée de noyers. Et on s’enfile à nouveau dans le bois pour un passage qui plaira aux enfants: un pont suspendu au-dessus du gouffre, digne d’Indiana Jones – en plus solide quand même…

Le pont suspendu au-dessus du gouffre.

Quelques mètres de forêt et on se retrouve en lisière. Toute la balade sera ainsi: en bordure de champs, en bordure de hêtraie, en bordure d’histoire. Il vaut la peine de faire une encoche prudente par la Dent-de-Cremin, véritable balcon sur la plaine. On se retrouve au sommet d’une falaise vertigineuse, avec pleine vue sur le Moléson brumeux, les champs verts en contrebas découpés comme des moquettes et la Broye qui glisse sagement dans son canal.

On revient sur le sentier adossé aux labours, les sonnailles, quelques chevaux qui s’ébrouent à contre-jour. «Le découpage territorial de la région se comprend par l’histoire médiévale. Il correspond aux seigneuries de l’époque, d’où les nombreuses enclaves fribourgeoises d’aujourd’hui», précise Monique Fontannaz. Déjà le petit village de Cremin – quarante habitants – s’avance avec sa grand-rue, ses maisons cossues dont la plus vieille au no 6 remonte au XVIIIe siècle, fenêtres en grès coquillé et chaînes d’angle. «On a retrouvé des plans du XVIIe siècle, qui montrent l’emplacement de la source et du four communal, mentionné déjà en 1365!»

Des champignons.

Aujourd’hui, le four a changé de place, et la source a été remblayée, occupée désormais par quelques placides Simmental à la robe blonde, que l’on dirait échappées d’un tableau d’Eugène Burnand. Au chemin des écoliers, on s’arrêtera devant l’ancien collège et sa classe unique, l’appartement du régent au rez-de-chaussée…

Les environs de Lucens (VD) se laissent découvrir comme des tableaux impressionnistes ou des natures mortes.

Un château inaccessible

Les assoiffés peuvent s’attabler au restaurant du swin-golf – fermé dès le 1er novembre –, voire passer la nuit dans les cabanes fraîchement installées dans les arbres, ou directement reprendre la route en direction de la Perraire. Le chemin bifurque alors à travers champs pour s’enfoncer dans le bois de l'Hôpital, où se tenait une carrière de grès, aujourd’hui effacée par une piste VTT.

On descend ensuite en pente douce à travers les foyards, troncs lisses et têtes hautes. Il faut alors guetter les vues à travers les frondaisons, ne serait-ce que pour attraper la Cerjaulaz qui découpe le vallon, serpente entre les feuillus, découpant le paysage en promontoires majestueux. Le dernier tronçon emprunte l’ancienne route taillée dans la mollasse, et atterrit pile sur le château de Lucens, porte de Combremont.

Le voyage risque fort de s’arrêter là, la forteresse n’étant pas accessible au public. Résidence des évêques de Lausanne puis des baillis bernois dès 1536, elle a été vendue à des privés au début du XIXe siècle, dont un Anglais excentrique, un antiquaire et l’écrivain Adrian Conan Doyle.

Le site du château de Lucens (VD).

Le château, aujourd’hui entre les mains de deux propriétaires genevois, n’ouvre son pont-levis qu’à de rares occasions, mariages, fêtes d’exception ou séminaires. Mais fait porte ouverte pour les chouettes effraies, les faucons crécerelles et surtout les choucas qui nichent dans ses meurtrières, quand ils ne tracent pas leur vol noir autour du donjon.

Texte © Migros Magazine – Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Laurent de Senarclens