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2 avril 2013

Sur les chemins de la spiritualité

Et si on se glissait pendant trois heures dans la peau d’un pèlerin? De Schwarzenburg (BE) à St. Antoni (FR), une des étapes suisses les plus passionnantes de la voie de Saint-Jacques-de-Compostelle.

Saint-Jacques-de-Compostelle
Des signes religieux de différente envergure jalonnent le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle.
Le chemin de Saint-Jacques de Compostelle.
Le chemin de Saint-Jacques de Compostelle.

Pas besoin d’enfiler la robe de bure pour suivre la voie du pèlerin. Il suffit d’un peu d’imagination, d’une paire de bons souliers et de se mettre en route, tête au vent, et remonter le temps. Au programme, un tronçon en Suisse de la Via Jacobi, riche en histoire, en légendes et en monuments sacrés, avec Bastian Keckeis, accompagnateur de montagne, qui a déjà effectué de nombreux pèlerinages, dont celui de Saint-Jacques-de-Compostelle en 1999. «J’aime beaucoup les chemins historiques et celui-là en particulier. C’est un chemin de vie intérieure, un peu initiatique, où j’ai vécu des choses très fortes. Parce qu’en marchant, on se libère de tous les tracas quotidiens.»

On quitte donc les ruelles de Schwarzenburg, en guettant les panneaux avec le fameux coquillage jaune sur fond bleu, le signe qui balise la voie de Saint-Jacques-de-Compostelle. Le chemin s’échappe très vite du village pour se perdre dans la campagne encore engourdie par l’hiver. Les lierres sont pris dans les glaces et les champs de maïs tendent leurs tiges muettes vers le ciel blanc.

La signalétique du chemin n’est pas sans  rappeler qu’il suit la course du soleil.
La signalétique du chemin n’est pas sans rappeler qu’il suit la course du soleil.

Une borne signalétique confirme que la direction est bonne et qu’il ne reste «plus que» 1700 kilomètres jusqu’au terminus. «Il y a une dimension mystique sur ce chemin, qui suit un courant tellurique et qui a d’ailleurs été pratiqué avant l’ère chrétienne. On retrouve encore des dolmens, traces celtiques, notamment en France et en Galice. C’est un itinéraire qui suit la course du soleil, avec une connotation assez forte, puisqu’on marche vraiment jusqu’au bout des terres, au cap Finisterre.»

Des pierres polies par un passage fréquent

Nous n’irons pas aussi loin aujourd’hui, mais le pas se fait leste, le sentier s’inclinant en pente douce en s’enfonçant dans les bois. On s’aventure justement sur un chemin creux séculaire, avec son pavage de grosses pierres polies, aujourd’hui protégé par l’inventaire des voies de communication. «C’est là que passaient les pèlerins, les marchands, les soldats. A la grande époque des pèlerinages, du XIe au XIIIe siècle, ils étaient plus de 300 000 voyageurs à se rendre à Saint-Jacques», précise Bastian Keckeis.

Il en reste des ornières dans les murs de mollasse, inscrites par les roues des charrettes, et des marches d’escalier taillées pour les piétons. Le chemin débouche ensuite sur le lit de la Singine, qui s’étale, sauvage et libre, entre les arbustes de saule pourpre et les berces figées comme des étoiles de givre, avant de filer vers le Rhin.

Franchir un col, longer une rivière, escalader une colline, autant de moments symboliques qui font écho aux parcours de chacun. «Il y a une analogie entre le chemin de Saint-Jacques et la vie tout court, avec ses montées, ses descentes, ses traversées. Le voyage à pied nous parle de notre paysage intérieur en le condensant», dit Bastian Keckeis en traversant le pont de Sodbach, construit presque entièrement en bois en 1867.

L’itinéraire se faufile parfois de manière très discrète au beau milieu de la nature.
L’itinéraire se faufile parfois de manière très discrète au beau milieu de la nature.

On retrouve plus loin, en montant dans la forêt, un antique chemin de pierres, avant d’atteindre un replat dégagé, apaisant, tout en courbes rondes et boqueteaux. Un petit oratoire de Saint-Jacques avec son banc permet de méditer quelques instants, le regard perdu dans les roseaux blonds à flanc de colline. On pense à ces millions de gens qui ont marché là. A leurs prières, à leurs doutes et leurs questions. «Les pierres se souviennent et nous rechargent peut-être de toute cette énergie. Je n’ai pas vraiment eu de révélation sur la route, mais ça m’a donné confiance en moi et en la vie», avoue l’accompagnateur.

Très vite, on enchaîne les bourgades, Heitenried, Winterlingen, avec toujours le long du chemin un signe, une croix, une minuscule chapelle du XVIIIe siècle dédiée à sainte Apollonie, malheureusement fermée à clé. La petite route bétonnée continue à travers champs, herbes molles et talus détrempés d’un printemps qui s’ébroue lentement. Partout des faisceaux de bois mort qui feront le feu plus tard. Et puis, déjà, on aperçoit en contrebas l’immense clocher blanc comme une craie, posée à la verticale, étonnant campanile de l’église réformée de St. Antoni.

Une coutume toujours aussi vivante et honorée

Bastian Keckeis, accompagnateur de montagne: «En se mettant en marche, les gens se remettent en question.»
Bastian Keckeis, accompagnateur de montagne: «En se mettant en marche, les gens se remettent en question.»

En arrivant dans le village, on se demande quand même si le pèlerinage fait encore sens aujourd’hui. «Oui, s’exclame Bastian Keckeis, le sens est même plus fort qu’à l’époque! Les gens quittent leur confort moderne et se remettent en question en se mettant en marche. Le pèlerinage prend le relais des rites initiatiques qui ont disparu de nos sociétés. Peut-être qu’autrefois c’était plus religieux, ayant l’idée en tête de se racheter en payant des indulgences. Aujourd’hui, ce voyage est plus de l’ordre du développement personnel et du spirituel.» D’ailleurs, ils sont encore quelque 150 000 marcheurs à partir chaque année vers l’Espagne, même si tous ne font pas l’itinéraire en entier, mais se contentent des cent derniers kilomètres, qui donnent droit à la Compostela, l’attestation que le voyageur reçoit à l’arrivée.

Evidemment, nous ne recevrons rien en arrivant à St. Antoni. Mais ce n’est pas grave, puisqu’on est récompensé de la seule joie de marcher, la tête traversée de ciel, de bosquets et des premiers pinsons.

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Laurent de Senarclens