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3 janvier 2012

Sur les hautes terres du bouquetin

Un décor pierreux et lunaire, sous de grands massifs calcaires. C'est là, au-dessus du col de la Colombière, en Haute-Savoie, que se tiennent les hardes de bouquetins. Visite au roi des cimes avec Olivier Dunand, accompagnateur de montagne.

Bouquetin sur un rocher
La période d'accouplement des bouquetins (ici, un mâle) a lieu entre décembre et janvier. La gestation dure vingt-quatre semaines.

La montée au lac de Peyre est un grand classique, avec l’attrait du lac pour les enfants, la vue sur le Mont-Blanc et surtout la faune. Bouquetins, marmottes, gypaètes, j’en ai vu à chaque fois que je suis venu!» lance Olivier Dunand, accompagnateur de montagne et connaisseur des lieux. Alléchant programme pour cette rando-famille qui démarre au col de la Colombière en Haute-Savoie, célèbre étape du tour de France, mais libre de toute horde cycliste en cette saison.

Un panorama époustouflant s'offre au regard des randonneurs.
Un panorama époustouflant s'offre au regard des randonneurs.

Déjà là, à cet endroit, avant même d’avoir commencé à marcher, le panorama est époustouflant: un vallonnement soyeux, moutonnant comme un dos de bison, avec d’un côté la vue plongeante sur le Chablais et de l’autre le village de Chinaillon enfoui dans les brumes matinales. En toile de fond, le massif des Aravis et la Montagne percée.

L’ascension démarre en douceur sur un large sentier, pile sous le regard gris calcaire du Jallouvre. Pâturages d’ocre et d’herbes rousses dans une lumière limpide, un ciel d’azur parfait tendu juste au-dessus, on trouve encore, en cette fin d’automne, du serpolet en fleurs, de l’alchémille argentée et des benoîtes jetant au regard leur jaune insolent.

«Voilà une trace nette de bouquetin»

Le guide s’arrête pour pointer des strates de calcaire urgonien, avec ses fossiles de moules, puis se penche sur une trace laissée dans le sol sableux: deux ongles distincts avec deux points à l’arrière. «Voilà une trace nette de bouquetin. Les deux points sont les ergots, qui lui assurent un bon équilibre et lui permettent d’escalader des parois quasi verticales.» Une fois passé un petit chalet d’alpage, tout en pierres et tavaillons, «où le berger passe ses nuits d’été à surveiller les loups», le chemin attaque le massif du Bargy et se fait de plus en plus escarpé.

Olivier Dunand, accompagnateur de montagne.
Olivier Dunand, accompagnateur de montagne.

Pas de doute, on entre sur les hautes terres du bouquetin. Pierraille, dalles glissantes, il faut parfois se tenir en équilibre dans la caillasse, tout en gardant l’œil ouvert. «Ce n’est pas un zoo, on ne sait jamais ce qu’on va voir. Il faut rester attentif et tout à coup, ça surgit», lâche Olivier Dunand. A peine la phrase terminée qu’apparaît le roi des cimes: un superbe bouquetin mâle, environ 15 ans d’âge, qui prend le soleil sur un rocher, la tête dressée sous l’arc de ses cornes. «Si on va trop près de lui, il va se lever, se tourner et montrer ses fesses», rigole Olivier Dunand, qui recommande une distance de respect de cinquante mètres.

Pas du tout farouche, l’animal. Un trait de caractère qui a d’ailleurs bien failli le perdre. Longtemps chassé pour sa viande, pour ses cornes et pour le petit os en forme de croix qu’il a dans le cœur, l’animal a manqué disparaître. Mais c’est le roi de Savoie, en 1856, voyant que l’animal se raréfiait, qui a créé la réserve du Grand Paradis. Devenu en 1922 parc national. Le bouquetin, réintroduit ensuite en Valais et en Vanoise (Savoie), est désormais protégé dans tout l’arc alpin.

Du coup, l’ongulé se porte bien, foisonne. D’ailleurs, quelques mètres plus haut, ils sont tous là, une vingtaine de bêtes aux aguets. Un décor sauvage, éboulis aride et lunaire. «Les bouquetins vivent en harde, les mâles d’un côté et les femelles de l’autre avec les petits. Ils ne se rencontrent que de décembre à mi-janvier pour la période du rut.»

Pendant que les vieux mâles se battent…

Une période d’affrontement, les mâles ravinés par leur quête amoureuse en oublient de manger et peuvent perdre jusqu’à 10 kilos. «Pendant cette période, c’est à qui se montrera le plus vaillant. Une fois, j’en ai vu un avec une corne cassée, l’œil hors de l’orbite. Quand les vieux mâles sont occupés à se battre, les jeunes en profitent pour saillir les femelles. Cela permet aussi la régénérescence de la race», raconte Olivier Dunand.

Tandis que deux petits s’encornent pour s’amuser, un jeune mâle tente de séduire une étagne, la queue relevée, les cornes couchées sur le dos et le museau en avant. Mais la femelle, qui décide seule du moment de l’accouplement, esquive et s’éloigne. Il n’y aura pas de vrai combat ce jour-là. Tout le monde est calme, sans doute «à cause de la température très douce pour la saison».

Difficile de s’arracher au spectacle. Mais la fin du sentier vaut quand même le détour. Passer les ruines d’une ancienne bergerie, avec sa cave à fromage voûtée. Continuer à monter jusqu’à un replat herbeux, battu par les vents. Le lac n’est pas loin. Petite poche d’eau gelée, prise entre des mamelons soyeux qui rappellent la Patagonie, le décor est parfait pour pique-niquer, juste sous l’épaule de la Pointe Blanche et face au Mont-Blanc avec toutes ses aiguilles. Les plus courageux peuvent encore monter sur la vertigineuse arête de Balafrasse, histoire de découvrir le lac Léman d’un autre œil. Avant de redescendre par le même chemin, l’occasion de revoir les bouquetins en passant.

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Laurent de Senarclens