Archives
17 septembre 2012

Sur les hauts de Torgon, à la recherche du mouflon

Balade valaisanne avec Denis Rychner, accompagnateur en moyenne montagne, sur les traces du mouton sauvage.

Mouflon pourvu de belles cornes
La colonie 
de mouflons 
a élu domicile 
au-dessus 
de Torgon. (Photo: bab.ch/mauritius images)

A Torgon, le mouflon a droit à un itinéraire officiel et balisé, qui grimpe en direction du col de Recon. Accompagnateur en moyenne montagne formé (et bientôt au bénéfice du nouveau diplôme reconnu par la Confédération), notre guide du jour lui préfère son propre parcours, où il emmène régulièrement des promeneurs. Là-haut, à 1857 mètres exactement, le col d’Outanne paraît proche alors que nous montons tranquillement à travers le vallon du même nom. Le départ, depuis le parking de Plan-du-Croix qui surplombe la station valaisanne, a été un peu tardif. Et en ce dernier mercredi d’août, la journée s’annonce encore chaude. Connaissant bien les habitudes du mouflon, Denis Rychner craint que les groupes plutôt séparés l’été – femelles et jeunes mâles d’un côté, mâles adultes de l’autre – aient déjà traversé le vallon pour se mettre à l’ombre des mélèzes. Ou d’une sorte de maquis que nous traversons après une petite heure de montée.

Parfois, il est possible de voir de petits groupes qui traversent la vallée.

Températures en moins, l’endroit a quelque chose des coins de Corse d’où le mouflon est originaire. «En fait, sa première apparition se situe plutôt du côté du Moyen-Orient, certains pensent il y a 8000 ans», explique notre guide. Il s’agissait à l’époque de moutons domestiqués durant le néolithique puis revenus à l’état sauvage.

La balade offre 
une vue 
saisissante 
sur les montagnes environnantes.
La balade offre 
une vue 
saisissante 
sur les montagnes environnantes.

Réintroduit en France dans les années 1970

Le mouflon rejoint l’Ile de Beauté plus tard, en tant que bête d’élevage, puis reprend le maquis à nouveau, avant d’essaimer un peu partout au XXe siècle – parfois après des croisements avec le mouton domestique – des Etats-Unis à Hawaï en passant par les îles Kerguelen. Et puis la France continentale, donc, où sa réintroduction dans les années 70 est motivée par un destin peu favorable: avec ses grandes cornes courbes et ses habitudes farouches, le mâle constitue un trophée de chasse prisé. «A croire qu’il se sait davantage en sécurité chez nous, puisque les trois quarts restent de ce côté-ci de la frontière. Au-dessus de Torgon se retrouve une importante colonie (entre 300 et 350 têtes), au point que depuis quelques années, l’ovin sauvage devient une petite attraction touristique, comme en témoigne la fête donnée en son honneur en plaine, à Vionnaz.

La buvette de La Bourri est située 
à mi-parcours sur le chemin du retour.
La buvette de La Bourri est située 
à mi-parcours sur le chemin du retour.

Il descend en plaine dès l’arrivée de la neige

Il est déjà 9 h 45. Alors que seul le cri plaintif du pic noir trouble le silence des lieux, l’extrême prudence du mouflon se confirme: pas l’ombre d’une forme mouflonnée à l’horizon. Pas grave, le faucon crécelle nous régale de son vol et le panorama ne donne plus envie de repartir. Comme quoi, il suffit souvent de s’éloigner un peu des balafres du tourisme de masse pour retrouver quiétude et beauté. «Le mouflon s’est admirablement bien habitué à ces pentes herbeuses, explique Denis Rychner. En revanche, à l’arrivée de la neige, il doit descendre en plaine, où il cherche à manger dans les forêts.»

En compagnie de marmottes

Au loin, on croit l’apercevoir. Las. Il ne s’agit que d’une souche. Consolation avec cette charmante marmotte qui pointe le bout de son museau, avant de bondir entre les rochers. Et par le cri du pic, mais vert cette fois, ou encore du faucon crécelle, que l’on voit tournoyer au-dessus de nous. Ou encore par l’observation de cette impressionnante chenille du machaon, qui rappelle à Denis Rychner ses années d’écolier du côté de Neuchâtel.

La fougère 
se reconnaît 
entre autres 
à ses sporanges.
La fougère 
se reconnaît 
entre autres 
à ses sporanges.

Et soudain, alors que nous nous apprêtons à entamer le joli raidillon qui mène au col d’Outanne, victoire. Tandis que nous balayons une dernière fois les 360 degrés du paysage aux jumelles, c’est naturellement l’œil le plus habitué à l’exercice qui repère sur notre droite en regardant la plaine une femelle. Broutant tranquillement sous un pin décharné à deux cents mètres environ, elle aurait aussi bien pu nous échapper. Malgré la distance, pas de doute, c’est bien une femelle: pas de ses impressionnantes cornes en spirales, ni de robe chocolat du mâle, mais une silhouette moins massive (dans les 25 à 30 kilos contre une cinquantaine environ pour monsieur), de couleur beige, avec le bout des pattes blanches. «Il n’y a pas non plus cette fameuse tache blanche qui se développe sur le flanc du mâle, et que l’on nomme la selle», relève Denis Rychner, tout de même rassuré de ne pas avoir fait chou blanc. «Lorsqu’on a de la chance, il est possible de voir passer de petits groupes qui traversent la vallée.» Ou, lors des périodes de rut comme ce sera le cas en septembre-octobre, d’entendre les bois s’entrechoquer. «Tout à son travail de séduction, le mâle se montre à ce moment-là également moins farouche.»

La chenille 
du machaon 
deviendra 
au printemps 
un papillon coloré.
La chenille 
du machaon 
deviendra 
au printemps 
un papillon coloré.

«En été, les femelles restent souvent entre elles»

Peu à peu, ce sont six femelles que l’on voit sortir des dessous d’un épicéa et contourner le pin mort. «En été, les femelles restent souvent entre elles, avec les jeunes mâles, alors que les mâles adultes sont de leur côté.» Malgré une pente mettant à mal les mollets, nous gravissons avec entrain les derniers des 50 mètres de dénivelé qui nous séparent de notre point de départ. Par beau temps, Mont-Blanc et Dents-du-Midi offrent une vue saisissante. Et le promeneur qui aura «poussé» jusqu’au Linleu (Lenla pour les Français), soit une cinquantaine de minutes de marche supplémentaires, aura droit à un panorama plus magique encore, à 360 degrés. Autre possibilité, plus proche, le col de Sevan.

La descente de la balade s’opère du côté français, par un second col frontalier qui porte également deux noms différents suivant le côté où l’on se trouve: col de Conche pour nous, de Braitaz pour nos voisins. Ce sera également le cas du dernier traversé, le Recon (Rapenaz en France). En amont du sentier, plusieurs grosses marmottes au pelage sombre et aux calories visiblement déjà largement emmagasinées pour l’hiver disparaissent dans leur cachette. Une installation de ski alpin, absente durant le trajet aller, nous rappelle combien la montagne estivale gagne à en être dépourvue. Une bien belle randonnée, où la présence du mouflon passerait presque pour un prétexte.

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: Laurent de Senarclens