Archives
11 juin 2012

Sur les terres intimes du tétras-lyre

Voilà une rando pour tous les mollets! De Sonloup à la cabane de la Planiaz, dans les Préalpes vaudoises, en faisant beaucoup de détours.

La cabane de la Planiaz, au milieu de pâturages verdoyants
La cabane de la Planiaz, sertie dans des pâturages verdoyants.

L’arrivée à Sonloup, au-dessus des Avants (VD), que ce soit en funiculaire, en voiture ou à la force du mollet est une bénédiction. Parce que ce balcon à 360° appelle le marcheur de tous les côtés. Rochers-de-Naye, Dent- de-Jaman, Les Pléiades et lac Léman plus scintillant que sur un tableau de Hodler.

Mais ce jour-là, l’objectif est de rejoindre la cabane de la Planiaz, une balade de moyenne montagne, en évitant la ligne droite. Place aux détours, donc, par le sommet du Molard. «Il n’y a pas d’excursion du Club alpin suisse sans l’ascension d’un sommet, fût-il modeste!» rigole Bertrand Gentizon, guide de haute montagne, accompagnateur de randonnée et formateur au CAS.

La balade est rythmée par de magnifiques prairies de narcisses.
La balade est rythmée par de magnifiques prairies de narcisses.

Prairies de narcisses menacées de disparition

Pour cet amoureux de la région, tous les détails prennent vie et la nature s’ouvre comme un livre. Normal, puisque l’homme est aussi géobotaniste, toujours prompt à déceler le merveilleux. Comme les inévitables déclins. «Dans cette région, les narcisses ont diminué de 90% depuis les années 1960, en grande partie à cause des mutations de l’agriculture. Le piétinement du bétail empêche la fleur de repousser. Autrefois, tout ça, c’était blanc», dit-il en pointant le vallon de Villard. La Neige de mai se fait donc plus rare, mais continue de griser, çà et là, les versants qui surplombent la Riviera.

Les narcisses ont diminué de 90% depuis les années 1960.

Quand il se retrouve dans son biotope, Bertrand Gentizon devient soudain intarissable. Il identifie au quart d’oreille les fioritures du pinson des arbres et les notes acidulées du pouillot véloce, se penche sur toutes les fleurs, palpe le calice d’un silène, donne une recette pour apprêter la renouée bistorte, – «délicieuse avec un peu de beurre et des échalotes» – tout en scrutant les sous-bois. C’est que dans ces zones de déprise agricole, où les forêts s’enhardissent et se referment, la flore est elle aussi en mutation. Ainsi la présence conjointe de la renouée, vivace des prairies humides avec son épi rose en forme de brosse à dents, et de l’aspérule odorante est un indice que le pâturage se mue gentiment en hêtraie.

Sonloup, balcon à 360°, appelle le marcheur de tous les côtés: Rochers-de-Naye, Dent- de-Jaman, Les Pléiades et lac Léman plus scintillant que sur un tableau de Hodler.
Sonloup, balcon à 360°, appelle le marcheur de tous les côtés: Rochers-de-Naye, Dent- de-Jaman, Les Pléiades et lac Léman plus scintillant que sur un tableau de Hodler.

Quand on arrive à l’auberge de la Cergniaulaz, la tentation est grande de suivre le fumet des cuisines et de s’attabler aussitôt. Mais non, il faut continuer à monter par la route goudronnée, la récompense viendra plus tard. Et, à la bifurcation signalétique, prendre la direction Châtel-Saint-Denis. Le chemin ne fera que monter, pour cette première partie de la balade. L’occasion de ralentir le rythme pour mieux se pencher sur les beautés cachées. Comme celle d’une saxifrage à feuilles rondes, appelée aussi Désespoir des peintres. Mieux vaut avoir une loupe dans sa poche pour admirer la finesse de cette étoile blanche, avec son calice, sa corolle et ses minuscules grains de beauté violacés. Une porcelaine de Limoges, un tableau pointilliste à elle toute seule.

L’ouragan est le laboureur des forêts.

Le chemin s’enfonce toujours plus dans la forêt, jusqu’à soudain émerger comme d’un long sommeil arborisé, s’étirant au soleil, à ciel ouvert, sur le replat du lieu dit la Forclaz, où coulisse le vent. Le paysage s’ouvre alors sur les rondeurs buissonnantes des myrtilliers. Nous voilà sur les terres intimes du tétras-lyre, un oiseau dont la densité a diminué de 20 à 50% suivant les zones. «Il a besoin de forêts pour se percher, de pâturages pour parader, de myrtilliers pour nourrir ses petits et de neige tardive où il reste calfeutré jusqu’en fin d’hiver», explique le biologiste.

Alors, forcément, on tend l’oreille, on guette un peu mieux, espérant voir ne serait-ce qu’un bouquet de plumes. Mais madame couve en cette saison et monsieur se fait discret. Et du gallinacé, on ne verra que les déjections dans un buisson de myrtilles, reste probable d’un campement hivernal.

Reste à attaquer la dernière étape de la face nord du Molard, entre tourbières naissantes et gentianes. Et soudain, le nez encore dans les sphaignes du sentier, on débarque au sommet, fauché par le vol fou des martinets noirs qui strient le ciel à toute voilure, amplifiant le vertige du panorama circulaire. Moléson, Dent- de-Lys, Vanil-des-Artses, Cape-au- Moine et l’incroyable crête déchiquetée des Verraux, avec ses ravines, ses pans de verdure fluorescente lacérés de neige.

Bertrand Gentizon, guide 
de haute montagne, accompagnateur de randonnée 
et formateur au CAS.
Bertrand Gentizon, guide 
de haute montagne, accompagnateur de randonnée 
et formateur au CAS.

Les traces de «Lothar» encore visibles

Il faut se faire violence pour s’arracher à l’ivresse du lieu et accepter de redescendre. Mais la suite du chemin vaut son pesant de jumelles. Parce qu’il traverse une zone dévastée par Lothar, arbres culbutés racines à l’air. «L’ouragan est le laboureur des forêts», philosophe Bertrand Gentizon, soulignant par là que la régénération passe parfois par le pire. «Dans un élan de naturalité, visant la sauvegarde de la biodiversité florale et faunistique, un projet de réserve forestière autour des sommets du Folly et du Molard fait l’objet d’une étude de faisabilité. Certaines zones seront livrées à elles-mêmes, sans exploitation.» Le bois mort est laissé là, simplement fendu à la scie par endroits, histoire de limiter la prolifération du bostryche et d’assurer des niches pour la rosalie des Alpes et autres coléoptères.

La descente se poursuit par un passage à la Goille aux Cerfs, où tritons et crapauds badinent ensemble dans la même mare. A ce stade, le chalet de la Planiaz n’est plus très loin. Assez vite on aperçoit, sur la gauche, en contrebas, son toit de tavillons. Comme il s’agit d’une cabane privée du club alpin, non gardiennée, mieux vaut prévenir avant de débarquer et apporter son pique-nique.

Au sommet du Molard, Moléson, Dent-de-Lys, Vanil-des-Artses, Cape-au-Moine et la crête des Verraux s’offrent au regard des promeneurs.
Au sommet du Molard, Moléson, Dent-de-Lys, Vanil-des-Artses, Cape-au-Moine et la crête des Verraux s’offrent au regard des promeneurs.

Un passage féerique à travers une forêt de feuillus

Avec ses quarante-deux places en dortoir, son fourneau à bois et sa terrasse plein sud, l’envie pourrait vous saisir d’écourter la balade. Mais ce serait rater un passage féerique à travers une forêt de feuillus (suivre la direction des Avants par le pâturage de Jor), le conciliabule des fougères, l’angélique des bois, les jeunes troncs moussus des érables sycomores courbés en cors des Alpes par le poids des hivers et le tamis des branches qui laisse passer les pépites vert tendre de la lumière.

«Lobaria pulmonaria!» s’exclame soudain Bertrand Gentizon, visiblement ravi en tapotant un tronc. «C’est un lichen très rare! Pour certains, sa présence est un indicateur d’une bonne qualité de l’air.» La fin du parcours se fait au coude à coude avec la Baye, qui galope à grandes eaux vers Montreux, puis sur la route goudronnée qui revient aux Avants. Les plus coriaces pourront encore s’essayer au mur de grimpe, juste avant le village, et les autres s’affaleront à la terrasse du Buffet de la Gare.

Bienvenue au Club alpin suisse

L’histoire du Club alpin suissese confond avec la découverte des Alpes, la grande époque de ­l’alpinisme romantique, des écrivains voyageurs, scientifiques à grosses chaussettes et bourgeoisie anglaise attirés par la montagne idéalisée, hauts sommets du Mont-Blanc, du Cervin et autres Drus. Ainsi le Club alpin suisse voit le jour en 1863 avec une première cabane dans les Grisons, la Grünhornhutte, abri sommaire aujourd’hui fermé.

Mais très vite les cabanes poussent sur tous les versants: 60 en 1900 et quelque 170 aujourd’hui, avec presque autant de refuges privés. Entre les premiers abris, quatre murs de pierre avec un toit décapotable, et les dernières réalisations, bijoux high-tech comme la cabane du Mont- Rose, l’évolution est évidente: on rénove, on agrandit et surtout on montre patte verte. «Les exigences écologiques sont très fortes. On tend de plus en plus vers la cabane propre, autonome, sans impact sur l’environnement. Certaines ont une station d’épuration, d’autres leur petite éolienne ou leurs panneaux solaires», explique Bertrand Gentizon, guide et formateur au CAS.

Quant au Club alpin, il compte aujourd’hui quelque 130 000 membres, répartis en 112 sections, s’est féminisé depuis 1980, s’est ouvert aux nouveaux sports, de la grimpe à l’escalade sur glace en passant par le canyoning.

Infos supplémentaires sur le site du Club alpin suisse

Auteur: Patricia Brambilla