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3 septembre 2012

Sur les traces des ancêtres des dinosaures

Des traces plus vieilles que celles des dinosaures? C’est possible! Au col de Barberine (VS), des empreintes d’archosaures primitifs ont été retrouvées dans le grès.

Le Col de Barberine (VS)
Les traces 
d’empreintes vieilles de 240 millions d’années découvertes au Col de Barberine sont les plus anciennes connues 
à ce jour en Suisse.

D’abord, il faut reconstituer le décor de l’époque. Effacer les Alpes, le massif des Aiguilles-Rouges, au-dessus des Marécottes (VS). Raser le Ruan, la nappe de Morcles, ses névés et tout mettre à plat. Zéro mètre d’altitude. Et remplacer le relief par une immense plage de sable au grain grossier, longeant une mer qui recouvre toute l’Europe.

Bienvenue à l’ère du Trias, il y a quelque 240 millions d’années. C’est donc là, à la cascade d’Emaney, juste en dessous du col de Barberine, aujourd’hui à 2200 mètres d’altitude, que les paléontologues suisses s’activent depuis l’été dernier. En effet, une centaine de traces préhistoriques, plus précisément deux pistes d’empreintes parallèles sur une dizaine de mètres, ont été repérées sur d’immenses dalles de grès ocre: cinq doigts, dont un latéral, la marque du talon, des pattes postérieures et antérieures.

Ces traces, découvertes en 2003 par Jean Boissonnas, géologue français, ont dormi jusqu’à l’année dernière, avant d’éveiller la curiosité des spécialistes. «C’est vrai que ça prend parfois du temps de vérifier. On reçoit beaucoup d’informations de gens qui voient des trous, envoient des photos, et on ne peut pas toujours se déplacer. Mais là, on est finalement montés avec des chercheurs italiens, et la découverte s’est confirmée intéressante», explique Lionel Cavin, conservateur du département de géologie et paléontologie du Muséum de la ville de Genève.

Lionel Cavin, paléontologue, montre les empreintes laissées par les ancêtres des dinosaures.
Lionel Cavin, paléontologue, montre les empreintes laissées par les ancêtres des dinosaures.

«Des clés dans la compréhension de notre Histoire»

Oui, la découverte est de taille, puisque ces empreintes seraient celles des ancêtres des dinosaures: des archosaures primitifs. Et donc les plus anciennes traces connues en Suisse à ce jour. «Elles sont bien usées, griffées par le glacier qui les recouvrait. Ce ne sont peut-être pas les plus spectaculaires, mais elles sont très informatives et liées à la formation des Alpes», constate le paléontologue, toujours ému par «ces découvertes qui sont des clés dans la compréhension de notre Histoire.» Une chance inouïe, quand on sait le processus de formation des empreintes. Il faut d’abord du sable pour recevoir la trace, et que très vite une deuxième couche de sable chargée de sédiments vienne la recouvrir. La trace, ainsi scellée et protégée, est mise à l’abri de l’érosion. Le temps fera le reste, et le sable, qui se transforme en roche sous l’effet de la pression, devient un véritable écrin de mémoire.

Conserver les traces pour pouvoir les étudier

Reste alors à identifier les traces. C’est là qu’intervient tout le savoir-faire des paléontologues. Qui, avec une chevillère, une craie, une boussole et du film transparent, décalquent, mesurent, font des moulages en silicone, histoire de pouvoir conserver les traces et mieux les étudier. Celles découvertes à la cascade d’Emaney s’apparentent à Chriotherium cf. barthii, une famille d’empreintes du Trias, relevées également en France. «Les traces parlent d’un comportement, de la vie d’un animal sur quelques heures. On peut estimer sa vitesse d’après l’espacement des pas. En l’occurrence, ceux-ci avançaient à 1 ou 2 km/h», précise Lionel Cavin.

Mais pour la reconstitution totale de l’archosaure, c’est le squelette qui joue un rôle important. Or, on retrouve rarement ossements et empreintes au même endroit. Pourquoi? «Les conditions de conservation ne sont pas les mêmes. Pour que des ossements soient préservés, il faut un milieu marin, pauvre en oxygène, où les carcasses ne se décomposent pas.»

Une centaine de traces de pattes de ce genre ont été découvertes.
Une centaine de traces de pattes de ce genre ont été découvertes.

Si la mise au jour d’empreintes est relativement courante en Suisse depuis une quarantaine d’années, en particulier dans le Jura (lire encadré), la découverte d’ossements reste plus rare. Quelques squelettes de dinosaures, dont un petit carnivore à Frick, dans le canton d’Argovie, quelques ossements dans la région de Moutier, une dent de platéosaure sur les hauts de Corbeyrier (VD). Et deux squelettes de Ticinosuchus sur le Monte San Giorgio au Tessin. «Les ossements trouvés au Tessin sont du même âge que les traces que nous avons ici. Ce qui fait de Ticinosuchus un bon candidat pour les empreintes valaisannes!»

Ces traces ne sont pas les plus spectaculaires, mais elles sont très informatives et liées à la formation des Alpes.

A partir de là, le reptile d’Emaney prend forme et se distingue des dinosaures sur plusieurs points: c’est un plantigrade, qui pose le talon au sol, et marche bien dressé sur ses pattes, contrairement à ses descendants qui ne posent que le bout des doigts. Son crâne n’a pas les mêmes ouvertures, l’articulation de ses cuisses est différente. Il ferait deux à trois mètres de long, genre varan de Komodo, mais en plus agile. «On pense qu’il n’y a qu’une seule espèce ici, pour l’instant. Il faut s’imaginer un animal à mi-chemin entre le dinosaure et le crocodile, probablement carnivore, avec des pattes antérieures plus petites que les postérieures, et une peau écailleuse.»

Lionel Cavin: «Les traces parlent d’un comportement, de la vie de l’archosaure primitif sur quelques heures.»
Lionel Cavin: «Les traces parlent d’un comportement, de la vie de l’archosaure primitif sur quelques heures.»

«Il est très délicat de préciser son apparence»

Pour la couleur, difficile d’en savoir plus à moins de ressusciter le mastodonte. Tenue de camouflage, coloris éclatants pour la parade? Le paléontologue ne se risque pas. «C’est très délicat de préciser son apparence. On a pu avoir une idée pour quelques dinosaures à plumes, en reconstituant certains pigments. Mais là, nous n’avons aucune indication. On a toujours le risque de surinterpréter et de tomber dans la paléopoésie!» sourit Lionel Cavin. L’approche pollinique permettra toutefois de préciser la datation. Comment? En dissolvant à l’acide fluorhydrique un échantillon de roche, afin d’en libérer l’éventuel grain de pollen, constitué d’une protéine très résistante, qui permet une datation relative d’après la table des végétaux. Pour le Trias, aucune plante à fleurs, mais des fougères arborescentes, des prêles et des conifères. Pour l’heure, l’objectif de ces prochaines semaines est de prospecter encore toutes les dalles jusqu’aux cols de Barberine et d’Emaney, et de cartographier l’ensemble des pistes. «On espère encore trouver des empreintes plus fines, petits lézards ou autre, dans l’argilite. Ce qui augmenterait le nombre d’espèces connues. On découvre chaque année une quinzaine de nouvelles espèces de dinosaures, mais ce ne sont que 10% des espèces totales de l’époque!»

Les traces vont rester encore quelques siècles sous le ciel des hommes. Mais à l’échelle géologique, elles sont destinées à s’estomper. «L’érosion efface tout le Trias, fait disparaître des milliers d’empreintes. Mais dans cinq cents ans, on en verra d’autres. Les strates du sol sont comme les pages d’un livre.»

En terres jurassiques

Les dix ans de fouilles menées sur le plateau de Courtedoux (JU), le long du tracé de l’autoroute Transjurane, ont porté leurs fruits: plus de 6000 traces de dinosaures et quelque 35 000 fossiles ont été mis au jour. C’est en effet là, sur le site de Béchat-Bovais, que les paléontologues se sont activés de 2000 à 2010, arpentant une dalle calcaire de 4000 mètres carrés pour faire parler des empreintes vieilles de 152 millions d’années. Sur le sol se dessinent donc plusieurs pistes de sauropodes, herbivores, sans doute des diplodocus de 15 tonnes et 30 mètres de long.

Si le site des fouilles est fermé au public, en revanche, on peut toujours emprunter le sentier «Sur les traces des géants», à Courtedoux. Une vingtaine de panneaux thématiques (français et allemand), à travers la forêt, racontent la géologie jurassienne. Et amènent jusqu’au lieu dit le Pommerat, où des empreintes de sauropodes, dont certaines atteignent un mètre de diamètre, sont mises en valeur. Possibilité de faire des visites guidées, sur inscription, et des balades géologiques le mercredi après-midi, jusqu’au 5 octobre. Autre clin d’œil: le Dino Pump track, un circuit de terre en forme de diplodocus, attend les cyclistes chevronnés pour une partie de vélo tout-terrain. Ouvert jusqu’à fin septembre.

En complément, l’exposition «Dans les profondeurs des mers jurassiques», au Musée jurassien des sciences naturelles, à Porrentruy, présente une petite partie des fossiles retrouvés (environ 500 pièces). Sur un podium bleu de 17 mètres de long, qui mime le paysage sous-marin de l’époque, sont disposés les trésors préhistoriques. A voir jusqu’au 30 novembre.Infos sur www.paleojura.ch

Au Préhisto-Parc de Réclère (Ajoie), on peut admirer des dinos grandeur nature en matériaux composites, comme ce Plateosaure. (Photo: Nobumichi Tamura/spinops.blogspot.com)
Au Préhisto-Parc de Réclère (Ajoie), on peut admirer des dinos grandeur nature en matériaux composites, comme ce Plateosaure. (Photo: Nobumichi Tamura/spinops.blogspot.com)

A la chasse aux empreintes

Les plus grandes

Le site de Plagne, près de Bellegarde (F), correspond à une zone de passage de dinosaures sauropodes, herbivores au long cou. Les empreintes des dinosaures de Plagne, découvertes en 2009, apparaissent sous la forme de dépressions circulaires entourées d’un bourrelet de sédiment calcaire. Elles sont de très grande taille, entre 1,20 m et 1,50 m de diamètre total, ce qui correspond à des animaux dépassant 30 ou 40 tonnes pour plus de 25 mètres de long. Ces traces de dinosaures, qui s’étendent sur des centaines de mètres, seraient les plus grandes connues à ce jour.

Les plus vieilles

La découverte d’Emaney entraîne la relecture du Vieux- Emosson. Les deux sites éloignés de 7 km l’un de l’autre pourraient, à l’ère du Trias, n’avoir formé qu’une seule et même plage. De fait, les traces d’Emosson prennent un coup de vieux, passant de 230 millions d’années, première estimation, à 240 millions d’années. Découvertes en 1976, elles sont probablement de la même veine que celles des Marécottes, soit quelque 800 empreintes d’archo­saures primitifs, chacune mesurant entre 10 et 20 cm. Pour se rendre sur le site, compter deux bonnes heures de marche depuis le barrage d’Emosson. Infos sur www.emosson-lac.ch

Les plus ludiques

Envie de voir des dinos en matériaux composites? Immobiles au milieu des arbres, procératops, stégosaures, mégaceros, tigre à dents de sabre, entre autres, soit 45 reproductions grandeur nature qui retracent les grandes étapes de l’évolution animale sur 2 km de parcours en forêt. A voir au Préhisto-Parc de Réclère (Ajoie). Infos sur www.prehisto.ch

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Laurent de Senarclens