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5 octobre 2015

Sur les traces des Bourbaki

Aux Verrières (NE), un nouveau parcours didactique met en scène un événement historique et humanitaire d’importance pour la Suisse: l’accueil durant l’hiver 1871 de près de 90 000 rescapés de l’Armée française de l’Est.

Une vue des Verrières (NE) photo
Une vue des Verrières (NE) où a été inauguré en juin dernier le parcours Bourbaki.
Le guide Alexis Boillat photo.
Le guide Alexis Boillat.

Le guide Alexis Boillat.

Les Verrières (NE), dernière étape suisse de la Route de l’Absinthe qui relie le Val-de-Travers à Pontarlier. Notre guide Alexis Boillat piétine à deux pas de la gare, juste à côté d’un petit kiosque hexagonal en bois à l’intérieur duquel sont entassés quelques plans du tout nouveau (il a été inauguré en juin dernier) parcours Bourbaki . L’atmosphère est plombée en ce jour triste de septembre, comme pour ajouter encore une touche dramatique à la balade qui nous attend…

Petit rappel des faits anciens qui nous amènent ici, aux confins du canton de Neuchâtel. Hiver 1871: la Guerre franco-allemande de 1870 s’achève par la victoire écrasante des Prussiens. Oubliée (?) des traités et harcelée par les troupes de Bismarck, l’Armée de l’Est est en déroute et son commandant, le général Bourbaki, tente de se suicider. Acculé, son successeur, le général Clinchant, se résout à demander l’internement de ses hommes en Helvétie, seule porte de sortie pour éviter la capitulation.

La débâcle française émeut les Suisses

Le général Herzog, commandant en chef de l’armée suisse, accepte et rédige une convention autorisant les Bourbaki à se réfugier dans notre pays. Les deux officiers la signent le 1er février 1871, donnant ainsi le feu vert à une cohorte sans fin de militaires dépenaillés, transis, épuisés et affamés.
«Le spectacle que présenta l’entrée des troupes françaises de l’Armée de l’Est fut saisissant, et le cœur était profondément ému à l’aspect de telles souffrances», écrit alors le major Davall dans un rapport officiel.


«Dès qu’ils ne furent plus soutenus par la crainte du danger continuel qui les suivait depuis des semaines (…), dès qu’ils se sentirent sur un sol hospitalier où des mains secourables se tendaient vers eux de toutes parts, les soldats s’affaissèrent complètement et perdirent le peu d’énergie qui leur restait encore», ajoute le rapporteur de l’armée. En deux jours, 87 847 hommes, 11 800 chevaux, 285 canons et mortiers, et 1158 voitures pénètrent en Suisse par la vallée de Joux et le Val-de-Travers. Et au cœur de cet événement, Les Verrières justement!

Un wagon d’époque, identique à celui qui figure sur le panorama de Lucerne, a été restauré et déposé au milieu d’un pâturage.

«Quelque 37 000 soldats, sous-officiers et officiers sont passés par ce village-frontière. Les conditions étaient dantesques: il faisait -20 °C et il y avait un mètre de neige», raconte Alexis Boillat, président de l’association Bourbaki et initiateur du parcours éponyme. C’est avec une pensée pour tous ces spahis et autres zouaves que nous démarrons enfin cette boucle de 5 kilomètres émaillée de panneaux didactiques. Autant le préciser d’emblée, ce saut dans le passé ravira davantage les amateurs d’histoire que les randonneurs pur beurre. Parce que le trajet proposé emprunte majoritairement trottoirs et routes dans un paysage pas toujours des plus bucoliques.

Comme si c’était hier

Bref, après avoir dépassé une chapelle catholique érigée durant la Seconde Guerre mondiale par des internés polonais et hollandais, nous faisons halte dans le parc jouxtant le temple du village. Un tilleul de la paix a été planté là en 2013 en souvenir du drame précité. Pas loin d’un monument funéraire érigé en mémoire des trente-trois Bourbaki qui ne sont jamais repartis d’ici. Nous passons ensuite à l’ombre de maisons qui n’ont pratiquement pas changé en 144 ans. Tout comme la nature environnante d’ailleurs. «Le décor est quasi intact», sourit notre guide.

C’est à côté du temple des Verrières (NE) qu’un tilleul a été planté en souvenir des événements.

Encore deux ou trois encablures et nous voilà à la frontière qui coupe Les Verrières en deux. C’est à cet endroit que l’on situe symboliquement la rencontre des deux généraux – Clinchant et Herzog – qui ont paraphé la convention d’internement. Demi-tour. Quelques stations-service fantômes témoignent d’une époque où l’or noir coulait à flots de ce côté-ci de la ligne de démarcation. «Dans les années 70, on en comptait douze dans cette seule commune. Maintenant, il n’y en a «plus» que trois en fonction.»


Un totem noir sur lequel figurent les armoiries des 188 villes et villages de Suisse qui ont accueilli des Bourbaki est fiché au bord de la route cantonale. Nos pas résonnent sur le bitume. Plus pour longtemps. Après avoir traversé un sous-voie, nous voici en effet sur un chemin blanc qui zigzague à travers champs. Quelques hectomètres plus tard, nous apercevons un wagon d’époque posé au milieu des prés. «C’est le même modèle que celui que l’on peut voir au centre du panorama Bourbaki , précise Alexis Boillat. Il se trouve exactement là où le peintre Edouard Castres l’avait fait figurer, c’est-à-dire à un endroit où en réalité il n’y a pas de… voies de chemin de fer.»

Le musée de poche des Bourbaki, aux Verrières (NE), où l’on peut admirer la reproduction du panorama visible à Lucerne. Le tableau, gigantesque, immortalise le calvaire des troupes françaises au moment de leur entrée en Suisse.

Dès lors, nous avons l’impression de nous mouvoir au cœur de cette œuvre gigantesque – une peinture circulaire de 1100 mètres carrés – que l’on peut encore admirer aujourd’hui à Lucerne. Aux Verrières, deux reproductions (l’une sur le parcours, l’autre dans le musée Bourbaki de poche qui se trouve au premier étage du restaurant l’Hôtel de Ville) permettent de goûter au réalisme saisissant de ce tableau qui immortalise le calvaire des troupes françaises au moment même où elles franchissent la frontière pour être désarmées.

Humanité, hospitalité, neutralité

Un graffiti géant signé Benjamin Locatelli.

La tête dans les nuages et les mains dans les poches, nous poursuivons notre route jusqu’à un graffiti géant signé Benjamin Locatelli . C’est ce jeune artiste qui aura le mot de la fin: «Cette fresque rend hommage aux soldats et au peuple suisse qui ont su partager leurs cultures et faire parler les valeurs qui résonnent encore sur les murs des Verrières: Humanité – Hospitalité – Neutralité.» Que dire de plus?

Texte © Migros Magazine – Alain Portner

Auteur: Alain Portner

Photographe: Matthieu Spohn