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3 octobre 2016

Sur les traces du chat sauvage

Farouches et discrets, les chats forestiers recolonisent peu à peu la Suisse. Un projet est actuellement en cours pour mieux les connaître et les recenser.

Le chat sauvage est avant tout présent dans le Jura, mais il semble qu’il soit aussi en train de coloniser le Plateau. (Photos: Keystone, Blickwinkel, Picture Alliance, DR)

On ne le voit pas, on ne l’entend pas... et pourtant, le chat sauvage – ou chat forestier – colonise toujours davantage de territoire en Suisse. «Il est aujourd’hui avant tout présent dans le Jura, où il continue à s’étendre, détaille ainsi Fridolin Zimmermann, biologiste à KORA (Centre de recherche sur l’écologie des carnivores et la gestion de la faune sauvage). On le trouve aussi le long du pied du Jura, en particulier vers La Sarraz et Ferreyres, dans le canton de Vaud. Il semble également coloniser progressivement le Plateau. On trouve ainsi, par exemple, des chats forestiers le long de la rive sud du lac de Neuchâtel, notamment dans la région du Fanel ainsi qu’entre Cheseaux et Yvonand.»

Les pièges photographiques du KORA ont pour but d’identifier les chats sauvages grâce à la disposition des rayures sur leur pelage.

Actif et solitaire

Petit cours de biologie: en sus de notre chat sauvage européen Felis silvestris silvestris, on trouve seulement deux autres espèces de chats sauvages dans le monde, le chat sauvage asiatique ou chat orné Felis silvestris ornata ainsi que le chat ganté africain Felis silvestris libyca. Ce dernier, domestiqué il y a environ 9000 ans en Mésopotamie, peut être considéré comme souche d’origine de notre chat domestique. Légèrement plus grand que ce dernier, le chat sauvage européen arbore un pelage gris-jaunâtre, agrémenté de rayures brun-noir délavées. Sa queue est cylindrique, touffue et tronquée ou en forme de cône à son extrémité, parcourue d’anneaux noirs, et elle se termine par un manchon noir. Le chat forestier se nourrit exclusivement de proies animales, en majorité des petits rongeurs, et peut être actif à toute heure du jour. Il est solitaire, à l’exception de la période du rut et lorsque les femelles élèvent leurs petits. Son lieu de vie: de grandes zones boisées, surtout les forêts de feuillus et les forêts mixtes. Mais aussi les lisières, les prairies, les éboulis sur pente et les vallons avec un cours d’eau, selon la disponibilité des proies et l’évolution de la couverture végétale. Ainsi, on verra plus facilement des chats sauvages chasser dans les milieux ouverts lorsque les petits rongeurs se font rares en forêt, et dans des secteurs peu enneigés en hiver.

Une espèce protégée

Cela mis à part, difficile de savoir combien de chats sauvages se cachent dans notre pays, car cette espèce est particulièrement farouche et discrète.

A la fin du XVIIIe siècle, l’espèce avait presque disparu en Suisse à cause de la destruction des forêts, et parce que le chat sauvage était considéré comme un prédateur nuisible, remarque Fridolin Zimmermann. Mais depuis 1962, c’est une espèce protégée, qui reste malgré tout sur la liste rouge des espèces très menacées.»

Une étude à grande échelle, menée dans les cantons jurassiens durant les hivers 2008/09 et 2009/10 sur mandat de l’Office fédéral de l’environnement (OFEV), avait montré que le chat sauvage occupait à cette époque une surface d’environ 614 km2. «Si on exclut les surfaces a priori inutilisables pour le chat sauvage (zones d’habitations, zones étendues de surfaces agricoles), ce dernier occupe 17% du compartiment Jura au nord de l’Aar et à l’ouest de l’autoroute A1/A3. Ces résultats montrent que son expansion est toujours en cours», concluaient alors les responsables de l’étude, Darius Weber, Tobias Roth et Simone Huwyler.

Nouveau projet de recensement

La méthode du piégeage photographique a déjà fait ses preuves dans le cadre de l’observation du lynx. Afin de déterminer si elle peut aussi être appliquée pour estimer le nombre de chats forestiers, les biologistes du KORA ont lancé en février dernier un projet dans le nord du Jura, parallèlement au monitoring du lynx. «Sur un carré de 10 x 10 kilomètres compris entre Glovelier, Châtillon, Saicourt et Court, nous avons placé soixante-quatre poteaux enduits de valériane. L’odeur attire irrésistiblement les chats, et cela permet de récolter les poils de ceux qui se frottent aux poteaux en vue d’une analyse génétique ultérieure. Parallèlement, deux pièges photographiques ont été placés de part et d’autre des poteaux, afin de photographier les deux flancs des chats qui passent par le site.

Le but est ainsi d’identifier les individus grâce à la disposition des rayures sur leur pelage.»

Une démarche qui s’avère bien plus complexe qu’il n’y paraît, car «chaque chat a des dispositions de robe particulières, mais selon l’angle, les lignes ne sont pas facilement visibles. L’identification est possible, mais plus ardue que celle des lynx, remarque le spécialiste. On utilise des pièges photographiques avec des flashes blancs, les seuls qui sont capables de fixer le mouvement de nuit et de montrer les lignes au mieux. Mais ils sont bien sûr très visibles, et les chats réagissent beaucoup plus fort, on a même des photos où certains semblent planer, surpris par le flash.» Par ailleurs, indépendants comme tout félin qui se respecte, tous les chats sauvages ne se frottent pas forcément aux poteaux. Ou alors se font photographier trois fois du même côté. «Si on a des photos de deux flancs différents, on ne peut pas être certain qu’ils appartiennent au même chat, souligne le biologiste. C’est pour cela que, ces dernières années, les statisticiens ont mis au point des programmes qui permettent de combiner différentes sources d’informations, telles que les photos des flancs droit et gauche qui pourraient difficilement être appariées autrement pour obtenir une estimation du nombre de chats.»

L’analyse génétique des poils prélevés sur les poteaux, en plus de permettre l’identification des individus, permettra aussi d’identifier l’espèce. Car on trouve également des chats hybrides, issus de l’accouplement d’un chat forestier et d’un domestique. «Visuellement, on ne voit pas la différence, explique la biologiste Lea Maronde, co-responsable du projet. Seule l’analyse génétique permet de déterminer les hybrides, et encore: seulement jusqu’à la troisième génération.»

Analyse de comportement

En sus d’un nouveau recensement du chat sauvage sur l’ensemble du Jura, ces différentes techniques vont aussi permettre d’affiner les observations effectuées jusqu’à présent. Notamment l’étude de l’interaction de l’espèce avec les autres, en particulier les chats domestiques. «Je viens de passer récolter les dernières photos en date, explique Lea Maronde. Le nombre d’images de chats sauvages a augmenté par rapport aux contrôles effectués durant les mois de mai à août.

J’ai aussi trouvé de nombreuses images de chats domestiques.

C’est intéressant de voir quels espaces utilise chaque espèce, et comment ces dernières interagissent.»

Les sites d’observation seront laissés en place jusqu’à fin février 2017 dans cette zone. Grâce à eux, les spécialistes comptent bien lever une partie du mystère entourant encore ces si fascinants félins.

Texte: © Migros Magazine | Véronique Kipfer

Auteur: Véronique Kipfer