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27 février 2012

Surmenez-vous vos oreilles?

Musique, bruits, concerts: en matière d’audition, c’est autant l’intensité que la durée d’exposition qui compte. Faut tout additionner pour savoir si on met en danger son ouïe.

Femme criant dans une pièce vide avec un casque sur les oreilles.
Les surmenages auditifs provoquent des acouphènes, des avertissements à prendre au sérieux. (Photo: Keystone/Photoalto/Matthieu Spohn)

Dans les rues ou les transports publics, rares sont les têtes non pourvues de casques sur ou dans les oreilles qui distillent de la musique. Ces lecteurs MP3 s’avèrent le principal danger pour notre audition, d’après une étude de chercheurs américains publiée au début de l’année qui se sont penchés sur l’exposition sonore de quelque 4500 New-Yorkais. Récemment, une autre étude, européenne celle-là, parlait de 10% des utilisateurs de baladeurs qui risquent des pertes auditives irréversibles, tandis que l’Université du Maine, en France, vient de mettre au point une tête acoustique artificielle pour faire prendre conscience aux jeunes des risques d’une écoute prolongée à des niveaux sonores élevés.

Préoccupant? La situation ne paraît pas si alarmante, rassure Raphaël Maire, médecin responsable de l’unité d’otoneurologie au service ORL du CHUV, à Lausanne. «Ce n’est pas ce qu’on observe. Aucune statistique ne parle d’une augmentation des problèmes auditifs chez les jeunes, les plus grands consommateurs de musique au casque. Nos grands-parents devenaient sourds bien plus vite que nous, parce qu’ils étaient exposés au bruit des machines à leur travail. » Les baladeurs ne présentent pas de risques majeurs pour l’audition s’ils sont utilisés normalement, avec des pauses.

Deux heures de disco à 100 décibels amènent quasiment le quota autorisé pour la semaine.

Parce que si l’intensité sonore joue un rôle, le temps d’exposition et le type d’écouteurs aussi. Le kit de base livré avec les MP3 engendre généralement moins de risques, car il est peu étanche: il laisse fuir le son. Les gros casques qui reviennent à la mode sont potentiellement plus dangereux, mais comme ils produisent un meilleur son, on a tendance à écouter à un volume moins élevé. En revanche, il convient d’être prudent avec les oreillettes intraoculaires.

De plus, ces appareils sont généralement bridés: suivant les législations en vigueur en Suisse et en France, la quasi-totalité des lecteurs MP3 vendus en Europe respectent la valeur limite fixée à 100 décibels (dB(A)). Le dégât auditif relève toutefois d’un rapport entre une intensité sonore et un temps d’exposition. En matière d’audition, on additionne ainsi toutes les expositions: pour savoir si vous surmenez vos oreilles, la SUVA propose un test en ligne sur son site internet.

Par exemple, deux heures de disco à 100 décibels amènent quasiment le quota autorisé pour la semaine, selon Raphaël Maire. «Il ne faudrait jamais exposer plus de deux heures de suite nos oreilles à un niveau sonore de 100 dB(A)», prévient de son côté la SUVA. «Nos oreilles peuvent supporter de la musique forte à 95 dB (A) avec un casque pendant quatre heures par semaine. En revanche, le niveau sonore moyen d’un concert de rock de deux heures ne devrait pas excéder 98 décibels. » Chez les travailleurs au marteau-piqueur et autres scieurs, le port de protection d’ouïe est recommandé à partir de 85 décibels.

Les surmenages auditifs provoquent des acouphènes qui sont déjà des symptômes, des avertissements à prendre au sérieux. «Le fait d’avoir eu une stimulation acoustique intense ne veut pas pour autant dire lésions définitives de l’oreille. Sur des tests auditifs, on constate parfois des surdités, mais qui sont temporaires», explique le spécialiste ORL. C’est l’oreille qui protège l’audition.

La voix humaine, un danger potentiel

Mais un coup de feu ou de trompette causera des dommages irréversibles, qu’on appelle surdité traumatique. Les cris dans les oreilles potentiellement aussi, tels les mauvais gags que se font les ados. «La voix humaine sur l’oreille dépasse largement les 100 décibels: c’est bien pire que d’écouter de la musique!» précise Raphaël Maire. Chez les enfants en revanche, les plaintes de traumatismes acoustiques sont très rares, et ceux dus aux cris entre eux quasi impossibles, d’après son confrère Jacques Cherpillod, responsable de l’ORL pédiatrique à l’Hôpital de l’enfance de Lausanne. «Il faut aussi dire que dans la grande majorité des cas, les plus jeunes ne se plaignent pas spontanément de mal entendre ou d’avoir des acouphènes. Donc il se pourrait que de tels problèmes passent inaperçus occasionnellement.»

Chez les adultes également, les pertes d’audition définitives ne se remarquent pas tout de suite, pour la compréhension de la parole en tout cas. Et si elles sont avérées, le médecin pourra prescrire de la cortisone et des vasodilatateurs, mais aucune preuve ne semble avoir clairement démontré leur efficacité.

Nos grands-parents devenaient sourds bien plus vite que nous.
Raphaël Maire, médecin ORL

Auteur: Isabelle Kottelat