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28 juillet 2016

Le rayon vert dans le collimateur

Les attaques au pointeur laser ne visent pas que les footballeurs, mais aussi les avions, les trains, les trams et les particuliers. Un phénomène suffisamment inquiétant pour qu’une loi soit en discussion qui interdirait l’usage mal intentionné mais aussi l’importation, la vente et la possession des modèles les plus puissants.

Les joueurs de football professionnels sont régulièrement gênés par des lasers. Ici, le Grec Giorgos Karagounis lors d’un match de qualification pour 
la Coupe du monde 2014.
Les joueurs de football professionnels sont régulièrement gênés par des lasers. Ici, le Grec Giorgos Karagounis lors d’un match de qualification pour 
la Coupe du monde 2014. (Photo: Keystone)

Coupe du monde de football, au Brésil. Ce 26 juin 2014, la Russie et l’Algérie s’affrontent pour une place en huitièmes de finale. La Russie mène un à zéro. Un match nul suffirait aux Fennecs. Corner. Le gardien russe Akinfeïev sort pour s’emparer du ballon. A cet instant, des millions de téléspectateurs aperçoivent un drôle de point vert qui se balade sur son visage. Akinfeïev rate sa sortie. Tête algérienne, but et qualification.

On ne saura jamais le rôle exact de ce pointeur laser assassin dans cette péripétie. C’est la plus célèbre du genre, mais pas la seule: chaque week-end, les plus grands en sont victimes. On voit des Ronaldo, des Messi, des Ibra, réputés sinon sans reproche du moins sans peur, verdir soudain au moment de frapper un penalty ou un coup franc.

Ce n’est que du football évidemment. Sauf que les attaques aux pointeurs lasers ne se limitent pas aux seules enceintes sportives. Les pilotes d’avions et d’hélicoptères, les conducteurs de locomotives ou de trams, les policiers ou les ambulanciers en sont également, et fréquemment, victimes. En Suisse comme ailleurs. Un conducteur de dameuse sur une piste de ski a également dû subir les affres du rayon vert, ou encore un enseignant, «pointé» par l’un de ses élèves.

Les pilotes d’avions et d’hélicoptères sont fréquemment victimes d’attaques au laser, en Suisse comme ailleurs.
Les pilotes d’avions et d’hélicoptères sont fréquemment victimes d’attaques au laser, en Suisse comme ailleurs. (Photomontage: Keystone)

Le sujet est bien embarrassant. Il suffit de l’évoquer avec les principaux concernés – compagnies aériennes, ferroviaires, etc. – pour qu’aussitôt les pincettes soient de sortie. «Chaque fois qu’on communique, on voit des cas qui se produisent aussitôt après. On préfère donc s’abstenir, ne serait-ce que pour protéger les collègues», explique-t-on ainsi auprès d’une entreprise de transports romande. Même réaction chez Donatella Del Vecchio, pour les CFF:

Le thème des attaques au laser contre nos mécaniciens est récurrent. Malheureusement, il est prouvé que chaque contribution journalistique provoque des actes par imitation. Les CFF renoncent donc à donner toute information détaillée sur le sujet, avant tout pour des raisons de sécurité, mais aussi de prévention de tels actes.»

Mise en danger des passagers

«Ce sont des cas d’agression qui nous préoccupent beaucoup parce qu’ils mettent en danger non seulement le conducteur du bus, mais aussi indirectement les passagers qui sont à bord», reconnaît Valérie Maire, porte-parole des Transports publics lausannois (TL). «Comme lors de tout type d’agression, il y a un suivi du collaborateur par l’entreprise. Il ira consulter un médecin, faire des tests, la cornée peut être endommagée.»

Aux CFF, «tous les mécaniciens sont informés sur le bon comportement à adopter en cas d’attaque au laser. Dans de nombreux cas, une visite médicale est indispensable. Enfin, pour chaque cas, une plainte est déposée». Du côté de Swiss, explique la porte-parole Meike Fuhlrott, «des campagnes de sensibilisation ont été menées dans le passé. Outre les informations internes régulièrement fournies à nos pilotes, nous avons réuni dans les manuels les principaux éléments et conseils sur ce thème.»

Swiss fait par ailleurs partie d’un groupe d’experts placé sous la direction de l’Office fédéral de l’aviation civile (OFAC) et «assiste à toutes les conférences mondiales sur la sécurité. Toutes les compagnies du groupe Lufthansa se concertent par ailleurs étroitement sur cette question.»

Un pilote visé par un rayon laser.
Photomontage: Un pilote d'hélicoptère est visé par un rayon laser. (Photo: Keystone)

Pour les pilotes potentiellement touchés, précise encore Meike Fuhlrott, «il est essentiel de se protéger au moment de l’attaque. Ils doivent avant tout s’efforcer de détourner leur regard et de se concentrer sur leurs instruments de bord. Ils doivent ensuite déclarer immédiatement l’incident aux services de la navigation aérienne (ATC) qui en informeront à leur tour la police. Enfin, nos pilotes doivent rédiger un rapport d’incident. Chaque cas est systématiquement transmis à l’OFAC.»

Enfin, Meike Fuhlrott rappelle que le problème essentiel dans l’aérien «n’est pas le laser en soi et le risque potentiel qu’il représente pour la santé des pilotes, mais bien la distraction qu’il peut occasionner pendant des phases critiques de vol, telles que le décollage ou l’atterrissage». Jusqu’à présent d’ailleurs, les attaques au laser n’ont «pas eu de conséquences durables sur la santé des pilotes concernés mais ont provoqué des symptômes de courte durée, tels que des picotements dans les yeux.»

Nombre d’attaques limité

Si la nature des cibles – trains, avions, trams – rend le phénomène particulièrement inquiétant, le nombre d’attaques reste relativement limité: «En 2016, nous sommes même plutôt sur une diminution, avec 11 cas signalés pour le premier semestre contre 37 pour l’année 2015», explique Silvain Guillaume-Gentil, porte-parole de la police genevoise. Ces 37 cas dans le canton de Genève l’an dernier englobaient aussi bien «des attaques contre des particuliers – locataires, automobilistes – que contre des bus, des avions, et même des bateaux».

Sur les onze attaques signalées de janvier à juin 2016, «cinq concernaient des avions, cinq des particuliers et une un bus.» S’agissant des attaques contre les avions, Silvain Guillaume-Gentil précise que «les cas rapportés par les pilotes peuvent n’être que des signalements de tirs constatés du côté de Bellegarde (F) ou Thonon (F), sans que l’avion soit touché. On ne va pas envoyer une patrouille là-bas.» S’il est plutôt compliqué de prendre un manieur de laser sur le fait, l’an dernier, la police genevoise, sur les 37 cas connus, a procédé «à 5 interpellations, un bon ratio pour ce genre de délit».

Le profil type du maniaque au rayon vert n’est pas trop difficile à établir, explique encore Silvain Guillaume-Gentil:

Nous avons clairement affaire à de jeunes adultes plutôt qu’à des petits vieux assis sur un banc.»

Le rayon vert d'un pointeur laser. (Photo: Alamy Stock Photo )
Le rayon vert d'un pointeur laser. (Photo: Alamy Stock Photo )

Législation

Jusqu’à 40 000 francs d’amende et un an de prison

Après s’être fait tirer l’oreille en expliquant que l’arsenal législatif existant, et notam­ment la loi sur les armes, contenait déjà ce qu’il fallait pour enrayer le phénomène, le Conseil fédéral s’est décidé à préparer une loi contre les pointeurs lasers, sous la pression de quelques députés. Dont la conseillère aux Etats bâloise Anita Fetz. «Le Code pénal permet certes déjà de punir quiconque blesse autrui avec un pointeur laser, mais à quoi bon puisqu’il est rarement possible de mettre la main sur les coupables. Aussi ne voit-on vraiment pas pour quelle raison l’acquisition et la détention de ces pointeurs ne sont toujours pas interdits, surtout si l’on considère que le nombre des agressions commises au moyen de ces outils ne cesse d’augmenter depuis plusieurs années», argumente-t-elle.

Ce devrait être chose faite avec la «Loi fédérale sur la protection contre les dangers liés au rayonnement non ionisant et au son (LRNIS), approuvée en juin par le Conseil des Etats et qui doit l’être encore par le Conseil national. Une loi qui réprime désormais non plus sim­plement l’utilisation mal intentionnée mais aussi l’importation et la détention des lasers les plus dan­gereux, ceux des classes 3R, 3B et 4. Avec des sanctions pouvant aller jusqu’à une année de prison ou 40 000 francs d’amende.

«Cette interdiction d’im­portation, de transit et de possession vaut autant pour les personnes privées que pour les entreprises qui voudraient mettre ce genre de produits en circulation, avec aussi une interdiction de vente et de remises, pour éviter que cela se fasse de privé à privé», explique Adrien Kay, porte-parole de l’Office fédéral de la santé publique (OFSP).

La majorité des achats de lasers puissants s’effectuant sur internet, on peut s’inter­roger sur l’efficacité de telles dispositions. Adrien Kay se veut optimiste. «L’achat sur internet est couvert par l’interdiction d’importer. Le contrôle se fera aux douanes lors de l’examen des colis. Si un laser interdit est découvert, il sera retenu à la douane. C’est un dispositif simple et efficace qui ne demande pas des moyens énormes.»

© Migros Magazine - Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet