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21 octobre 2013

Thierry Lodé: L'évolution animale

L’évolution des animaux est une drôle d’histoire! Faite de tromperies, de tricheries et de belles rencontres aussi. Entretien avec Thierry Lodé, biologiste.

Gros plan de Thierry Lodé, avec un tableau et une formule mathématique en arrière-plan
Le biologiste remet en question les théories de Darwin: «La sexualité n’est pas le seul moteur de l’évolution.»

Vous dites que les théories de Darwin sont dépassées. Mais quel est le principal moteur de l’évolution, si ce n’est ni la sélection naturelle ni la transmission des «bons gènes»?

La théorie de Darwin n’est pas à jeter aux oubliettes, mais à rénover! L’évolution n’a pu commencer que parce que des cellules ont établi des relations entre elles. A l’origine des êtres vivants, chaque cellule a dû développer, pour survivre, une sensibilité au monde extérieur. Cela a permis de déclencher des réactions d’échange d’ ADN. ces cellules se mangeaient de l’ADN les unes les autres, à un moment donné, tout a changé: l’ADN a commencé à s’exprimer lors d’un échange, et en s’exprimant, cela a renouvelé complètement le métabolisme de la cellule. Cette première découverte a permis aux cellules de réaliser que l’échange pouvait avoir un rôle plus intéressant que la destruction réciproque. Ainsi est née la sexualité!

La sexualité serait le moteur de l’évolution?

Oui, c’est ce que j’ai appelé la théorie des bulles libertines. Mais elle ne concerne que les eucaryotes (ndlr: protozoaires, champignons, plantes, animaux, humains) et non les bactéries puisque celles-ci n’ont jamais accédé à la sexualité.

Les bactéries ne connaissent rien du sexe, dites-vous. Mais pourtant, elles se portent très bien et évoluent quand même…

Oui, elles sont capables d’évoluer sans utiliser la reproduction. Elles peuvent s’échanger un petit peu d’ADN, en fonction de la durée du contact. L’une aspire l’ADN de l’autre, souvent morte d’ailleurs... Mais il n’y a pas de mécanisme sexuel, l’échange n’est jamais total.

Autrement dit, la sexualité est un moteur important de l’évolution, mais pas le seul…

Oui, c’est paradoxal. Le darwinisme a mis en avant la reproduction des êtres, pour expliquer les lentes variations qui ont conduit à produire les différentes espèces. Avec cette idée, qui reste vraie d’ailleurs, que la sélection naturelle va laisser survivre ceux qui sont porteurs des variations les plus favorables. En revanche, dans l’esprit du néodarwinisme, l’hypothèse que les êtres vivants ne sont présents sur la planète que pour laisser leurs gènes me semble peu convaincante. Pourquoi? Parce que

la sexualité est la méthode évolutive la moins efficace qui soit, puisqu’on ne peut donner que la moitié de ses gènes et qu’il faut trouver un partenaire consentant.

Alors, comment expliquer que la sexualité n’ait pas disparu?

Parce que, en inventant ce premier lien entre les cellules, les eucaryotes se sont obligés à avoir des relations. Sans relation, pas de copulation, pas de reproduction. Ça change tout! L’objectif du vivant n’est pas la reproduction, mais la relation.

Couverture du livre «Pourquoi les animaux trichent et se trompent. Les infidélités de l’évolution», paru aux Ed. Odile Jacob
Dans son dernier ouvrage «Pourquoi les animaux trichent et se trompent. Les infidélités de l’évolution», (Ed. Odile Jacob, 2013), Thierry Lodé démontre une nouvelle fois que la dynamique de la vie ne suit pas une ligne droite. Mais foisonne au gré des rencontres parfois improbables. Darwin n’a qu’à bien se tenir!

Pourtant les animaux vivent des amours insolites, se trompent, se quittent eux aussi. Que faut-il en déduire?

La tromperie, le fait de se quitter font partie des essais, parce que ce qui compte, encore une fois, c’est la relation. C’est elle qui va décider si l’on divorce ou non, pas la reproduction. C’est vrai chez les humains, pareil chez les marmottes ou les oiseaux, que l’on a longtemps pris pour des espèces monogames, alors que ce n’est pas vrai du tout. On peut même se tromper d’espèce! C’est le cas des fouines et des martres, par exemple, qui se reproduisent entre elles, créant ainsi des hybrides. Comme si, au lieu de chercher dans l’autre quelque chose qui soit notre semblable, on cherchait parfois quelque chose qui soit différent…

Si toutes les stratégies sont dans la nature, quelle est la moins efficace?

L’égoïsme! Cette idée d’égoïsme fondamental, prônée par Richard Dawkins, (suivez-le en anglais sur Twitter!) et qui n’a jamais été prouvée d’ailleurs, ne peut pas exister.

Si on ne pense qu’à soi, le monde naturel s’effrite. On a besoin des autres, l’espèce humaine est née de cette interaction.

D’ailleurs, les dinosaures ont disparu non pas à cause de la comète, même si elle a joué un rôle important, mais parce que le château de cartes fondé sur les interrelations entre les espèces s’est effondré.

Pourtant la concurrence reste une stratégie très utilisée chez les animaux comme chez les Hommes d’ailleurs…

Oui, mais elle n’est pas le moteur de l’évolution, elle n’est qu’une interrelation parmi d’autres. D’ailleurs, toutes les interrelations sont ambivalentes. Quand un putois tue un lapin, on pourrait parler d’un échec de la relation, en particulier pour la proie. Mais les putois tuent les lapins à un moment très précis: en été, au moment du pic de la myxomatose. En éliminant les individus contaminés, le putois limite l’extension de la maladie, et cette action empêche finalement la disparition des lapins. Cette relation, a priori négative, a finalement son bon côté.

Thierry Lodé lors de l'entretien.
Thierry Lodé lors de l'entretien.

Vous dites que la coopération est aussi un facteur d’évolution. Un exemple?

L’entraide est une notion d’échange, mais je préfère le mot de compensation. Prenez les chimpanzés, qui peuvent avoir un comportement très violent. Il existe parmi eux un groupe de singes aux bras atrophiés. Ceux-ci ont développé la capacité de se gratter avec un bâton, compétence qu’ils ont même transmise aux autres. D’après la loi de la sélection naturelle, ils auraient dû être réduits à néant. Or si ces animaux handicapés sont capables de vivre dans leurs groupes sociaux, c’est la preuve que des mécanismes de compensation existent.

Mais comment expliquer alors le comportement de la femelle criquet qui dévore les ailes du mâle ou le cannibalisme des araignées?

Même si l’entraide est importante, chaque interaction reste ambivalente. Et les mécanismes de compensation mettent du temps à s’installer. Le processus de la sexualité a conduit à des spécialisations à outrance, qui amènent des divergences d’intérêt. Le comportement de la femelle criquet est l’expression du conflit des sexes, mais qui va être résolu chez certaines espèces de criquets moins primitives: le mâle offre un cadeau à la femelle, des boulettes de protéines, pour ne pas se faire manger les ailes.

Evidemment, il y a toujours des brutaux, comme le canard ou l’éléphant de mer qui pratiquent couramment le viol.

Et 30% des mantes religieuses qui décapitent encore le mâle. Mais ça évolue. L’équilibre, qui est la tendance naturelle de la vie, se construit et conduit les êtres vivants à se réconcilier!

La nature n’a donc rien à voir avec la morale…

Exactement. Il faut arrêter de copier sur elle ou de s’en servir pour fonder la morale humaine.

Ceux qui disent que l’homosexualité n’existe pas dans la nature, se trompent complètement.

Les relations entre les êtres vivants sont multiples! L’évolution est juste une histoire, composée d’épisodes uniques ou répétitifs, de sexualité et de non-sexualité. Il n’y a pas de morale dans la nature, mais nous sommes les uns et les autres en équilibre nécessaire.

Il n’y a donc pas de progrès dans l’évolution?

On pourrait considérer que l’œil humain s’est beaucoup amélioré au cours de l’évolution. Dans la réalité, cela n’a aucun sens. L’escargot vit à côté de nous, ses yeux sont de vulgaires ocelles uniquement sensibles à la lumière, mais il vit tout aussi bien. Le moins que l’on puisse dire est que nos braves escargots de Bourgogne ont une capacité de survie et de résistance égale à la nôtre! Il n’y a pas d’amélioration, mais juste des procédures organiques qui se modifient.

L’idée du progrès est totalement anthropocentrique, comme si l’homme était au sommet de la pyramide!

Mais non, nous ne sommes qu’une espèce parmi d’autres et nous avons besoin des autres espèces. Cela dit, il est vrai que je préfère être un humain plutôt qu’un escargot, mais ce n’est finalement qu’une question de point de vue.

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Istockphoto,, Keystone, Blickwinkel, Thomas Chené / La Company