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17 février 2014

Thomas Straubhaar: «Les restrictions migratoires sont toujours suivies d’obstacles au commerce»

Après le «oui» à l'initiative contre l'immigration de masse, Thomas Straubhaar, directeur de l’Institut d’économie mondiale de Hambourg, appelle les responsables politiques à garder leur sang-froid et à négocier intelligemment avec l’Union européenne.

Thomas Straubhaar, directeur de l’Institut d’économie mondiale de Hambourg,
Thomas Straubhaar, directeur de l’Institut d’économie mondiale de Hambourg, s'exprime au sujet des conséquences de l'acceptation par le peuple de l'initiative contre l'immigration de masse.

A quoi faut-il s'attendre au lendemain du vote contre «l’immigration de masse»?

Dans le meilleur des cas, la discussion avec l’UE se limitera à la libre circulation des personnes, ce qui permettra de trouver un compromis sans qu’aucune partie ne perde la face. La Suisse pourrait par exemple fixer des quotas relativement élevés et se montrer prête à faire des concessions sur d’autres points. A l’inverse, il est possible que la Commission européenne décide de prendre des sanctions exemplaires à l’encontre de notre pays dans le but de discipliner les Etats rebelles, car ce thème fait débat au sein même de l’Union. C’est la pire des éventualités: les accords bilatéraux devraient alors être abrogés et renégociés, avec des conditions moins avantageuses pour la Suisse.

A-t-on une idée de la direction que compte prendre l’UE?

Le spectre des réactions est large: il y a des provocateurs et des pragmatiques. Reste à espérer que les seconds parviendront à s’imposer. A cet égard, les élections européennes du mois de mai seront décisives.

Le retour aux quotas sera certes astreignant pour les entreprises, mais n’est-ce pas un problème qu’elles peuvent surmonter?

Il y aura peu de changements dans l’immédiat. Mais à long terme, les talents internationaux et les entreprises trouveront la Suisse moins attractive, ce qui portera préjudice à notre économie et à notre niveau de vie.

Ce sont en premier lieu les demandeurs d’asile et les prétendants au regroupement familial qui feront les frais de cette décision.

Ils représentent en effet les derniers maillons de la chaîne migratoire. En s’en prenant à eux, il est possible de réduire facilement le nombre d’immigrés. Mais les cadres qui ne pourront pas faire venir leur famille en Suisse partiront s’installer dans un autre pays.

Un lanceur de drapeau suisse à côté d'un grand drapeau européen avec des montagnes enneigées en arrière-plan
Au lendemain de l'acceptation de l'initiative contre l'immigration de masse, la Suisse et l'Union européenne trouveront-elles un terrain d'entente? (Photo: Keystone)

Gérer les relations avec l’UE va s’avérer particulièrement délicat pour le Conseil fédéral. Que lui recommandez-vous?

Ses membres devront garder leur sang-froid et rechercher des alliés au sein de l’Union qui comprennent leur situation, comme à l’époque du rejet de l’EEE. C’est probablement parmi leurs voisins qu’ils les trouveront. L’Allemagne, par exemple, est très proche de la Suisse et dépend de ses prestations dans certaines branches. Pour Chypre ou pour la Pologne, en revanche, cet aspect ne joue aucun rôle.

L’UE affirme qu’elle ne transigera pas au sujet de la libre circulation des personnes. Est-ce là son dernier mot?

Oui, elle ne peut rien y changer, ne serait-ce qu’en raison des revendications des Etats membres dans ce domaine. Les premières propositions évoquent le régime dérogatoire applicable au Liechtenstein: la liberté de circulation prévaut jusqu’à un certain seuil, au-delà duquel une «clause de ventilation» est invoquée. Cette option est envisageable. Il s’agit d’un compromis qui ne remet pas en cause la libre circulation mais prévoit une échappatoire en cas de situation extrême.

On parle également d’un «accord de libre-échange élargi» avec l’UE en guise d’alternative aux traités bilatéraux.

Il se peut en effet que l’on aboutisse à une sorte de zone de libre-échange. Mais cette solution désavantagerait la Suisse étant donné que la zone en question se limiterait aux échanges de marchandises, les services n’étant pas inclus. Or, les points forts de notre pays résident dans les processus de développement plutôt que dans les produits finis. (Lire l'entretien avec Thomas Straubhaar au sujet de la bonne performance de l'industrie suisse.) C’est pourquoi nous avons besoin des accords bilatéraux.

Le principe de liberté de circulation suscite un profond malaise parmi la population, y compris au sein de l’UE. La situation en Suisse pourrait-elle renforcer la contestation, voire conduire à une réforme du système à l’échelle de l’Union européenne?

Ce qui est sûr, c’est que le résultat du référendum aura permis une meilleure prise de conscience du problème de la part de l’UE. Mais la frontière est ténue entre la défense des intérêts politiques nationaux et le populisme nationaliste. On ne peut écarter le risque d’une radicalisation et d’un retour à la pensée nationale. Les restrictions migratoires sont toujours suivies d’obstacles au commerce. Or ces derniers auraient un impact très négatif sur le niveau de vie des Suisses et des Européens.

@ Migros Magazine - Ralf Kaminski

Photographe: Christian Kerber