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28 juillet 2014

Tibère Adler: «Le danger: penser que la Suisse peut décider seule de son futur»

Ancien patron d’Edipresse, nouveau directeur romand d’Avenir Suisse, Tibère Adler ausculte les atouts et les faiblesses d’un pays désormais sans alliés.

Tibère Adler, directeur romand d'Avenir Suisse
Tibère Adler, est directeur romand d'Avenir Suisse depuis le 1er juin 2014.

«La santé et le high-tech, rien d’autre, le tourisme et la Suisse de Heidi ne servent à rien», disait votre prédécesseur Xavier Comtesse. D’accord avec ça?

C’est trop provocateur. Plus importante me semble cette capacité d’être à la pointe du commerce international, de l’innovation technologique, et en même temps d’avoir une vraie campagne, une vraie montagne, une vraie qualité de vie, des racines et des traditions bien ancrées. C’est cette combinaison qui fait venir des entreprises. Si nous n’étions qu’un immense campus technologique, s’il n’y avait que le Plateau suisse, l’état d’esprit serait différent mais pas plus efficace.

Quels dangers pourraient menacer la bonne santé économique actuelle de la Suisse?

La tentation de copier des structures qui ne marchent pas ailleurs, notamment de réglementer toujours plus. Et puis la Suisse manque d’alliés. Nous ne sommes pas très représentés dans les grandes coalitions et les gremiums internationaux. Nous ne participons donc pas à l’élaboration des règles qui pourtant ont une influence sur nous. Sur la fiscalité des entreprises, l’évolution forcée des cantons et de la Confédération est provoquée par les demandes de l’Union européenne et les règles de l’OCDE.

Quelle solution?

Une diplomatie subtile et active. Le grand danger, c’est de penser que la Suisse peut décider toute seule de son avenir, maîtriser ses propres règles et que ça n’aura aucun impact sur ses voisins. Pour l’instant on a su manœuvrer. Mais on sent désormais dans le pays une crispation, une envie de décider tout seuls. ça ne fonctionnera pas, vu notre taille, nos capacités. Nous devons faire attention à ne pas nous isoler davantage, cela pourrait nous coûter très cher.

L’un de vos premiers sujets d’étude depuis que vous êtes à Avenir Suisse, c’est le futur de la démocratie directe. Verdict?

La démocratie directe n’est pas une vache sacrée, mais un outil de décision politique très sain. Le problème c’est qu’il est instrumentalisé aujourd’hui par certains partis, personnes et institutions, à leurs propres fins. Nous ne pensons pas que le peuple soit trop ignorant pour se prononcer sur n’importe quel sujet, au contraire. Mais la question qui lui est soumise doit être bien posée. On se retrouve souvent avec des initiatives mal rédigées, pas claires, ambiguës.

Par exemple?

Le 9 février. Jusqu’au dimanche du vote vous croyez qu’on se prononce pour ou contre l’immigration massive et le lundi on vous dit que vous avez voté pour ou contre les bilatérales. Autre difficulté: quand le peuple vote, il faut qu’il ait le dernier mot; sa décision doit clore le débat. Or on voit qu’avec beaucoup d’initiatives acceptées, les problèmes ne font que commencer. Après le 9 février, nous nous retrouvons dans une situation d’une extraordinaire confusion. A force de présenter des projets mal ficelés qui prétendent refléter la «véritable volonté du peuple», on affaiblit l’institution de l’initiative populaire. Nous, nous voulons la valoriser. Et pour la valoriser il faut qu’elle reste rare et bien présentée.

On pourra vous dire que la démocratie directe est remise en question surtout depuis que de plus en plus d’initiatives sont acceptées…

La culture politique a changé. Des partis des deux bords ont compris que l’initiative était un excellent moyen de mobiliser leur électorat. La démocratie directe est utilisée comme un moyen de déstabilisation, alors qu’elle avait autrefois un rôle stabilisateur. Le comportement de l’électeur aussi a changé qui veut de temps en temps pousser un coup de gueule ou un coup de cœur mais sans forcément analyser toutes les conséquences de son vote. Sur les résidences secondaires par exemple, est-ce que chacun a réfléchi aux mesures pratiques et concrètes qu’on lui soumettait ou bien a voté sur des sentiments, du genre «ah ces Valaisans ça suffit» ou au contraire «il faut que les cantons puissent faire ce qu’ils veulent». On se retrouve avec des votes émotionnels, ensuite il faut prendre des mesures concrètes. Les deux sont souvent inconciliables.

Le sentiment de vouloir rester maître chez soi est très fort en Suisse. Est-ce raisonnable à l’heure de la mondialisation?

La Suisse s’est très bien adaptée à la globalisation sous certains de ses aspects – la globalisation économique par exemple. La Suisse est un pays exportateur-importateur, nous sommes plutôt bons à ce jeu-là. Nous maîtrisons aussi bien la globalisation financière, même s’il y a eu quelques retours de flamme et de bâton avec le secret bancaire. Comme beaucoup d’autres pays, nous nous crispons sur la globalisation des personnes, sur la question de l’immigration, de comment gérer nos frontières. Mais le domaine dans lequel nous sommes le moins à l’aise, c’est dans la globalisation réglementaire.

C’est-à-dire?

Beaucoup de règles de droit ou simplement de comportement sont déjà décidées dans des traités ou des standards internationaux. Pour le secret bancaire, tout découle de l’OCDE qui établit des standards reconnus par le G20. La Suisse n’a eu que le choix de se retrouver sur une liste grise ou de suivre le mouvement. On s’en plaint, mais il y a énormément de secteurs de la vie aujourd’hui qui sont déjà réglés par des instances supranationales. C’est un fait, pas un jugement de valeur, et qui touche des choses très concrètes. Le format de la prise électrique dans ce café, par exemple, est défini par des standards internationaux, pas en Suisse.

Concernant l’immigration, pourrait-on résumer la position d’Avenir Suisse en disant: une immigration la plus libre possible au service de l’économie?

C’est un peu réducteur. Nous croyons certes que les contingents administratifs sont une mauvaise solution. Mais, plutôt que sur l’immigration, le vote du 9 février, pensons-nous, s’est joué sur la crainte de la croissance démographique. La Suisse connaît une forte croissance économique qui entraîne une forte croissance de la population. Les Suisses ont dit, ça va trop vite. Si on veut respecter cet état d’esprit, notre suggestion c’est de prendre d’abord des mesures sans contingents en nous fixant un objectif global de limiter la croissance de la population. Si ça ne fonctionne pas, on pourra toujours revenir aux contingents.

Est-ce qu’on ne se gargarise pas trop de la réussite du bassin lémanique?

Non, il y a de quoi être fier. La performance économique, l’amplitude des projets, les réalisations de ces dix-quinze dernières années sont vraiment impressionnantes, on le voit en examinant le PIB suisse, qui évolue plus vite en Suisse romande qu’en Suisse alémanique. Et puis ce n’est pas que les deux parties, alémanique et francophone, du pays ont besoin l’une de l’autre, c’est qu’elles sont beaucoup plus fortes l’une avec l’autre. Malgré ou plutôt à cause de leurs rivalités et de quelques stimulantes différences.

Un autre sujet sur lequel vous travaillez: l’essoufflement du système de milice…

L’engagement des citoyens dans la vie politique, militaire, associative était un des ciments de la cohésion sociale. On constate qu’il faiblit. Les parlements se professionnalisent, en tout cas au niveau fédéral, et on va moins à l’armée. Il n’y a pas à le regretter, c’est un fait. Mais c’est un élément typique du modèle suisse qui s’effrite. Il faut au moins se demander si cela peut avoir un impact.

Que le parlement fédéral se professionnalise, c’est plutôt logique, non?

Oui parce que la charge de travail est extraordinairement forte. On peut regretter cependant que ce ne soient pas toujours des pros de la politique qui font carrière à Berne mais des lobbyistes payés par des mandants. Cela dit, dans les cantons, les communes, nous avons encore un système de milice qui reste très vif. La Suisse n’est pas en danger d’avoir un Etat coupé de la population. Par contre depuis quelques années l’économie n’a plus les mêmes relais. L’initiative Minder a représenté un désaveu du monde économique. L’une des raisons c’est que les grands patrons et les managers des grandes entreprises suisses ne sont plus actifs en politique comme autrefois. Certains d’entre eux, dans les sociétés cotées en bourse, sont étrangers et ne connaissent pas le système ou assez peu.

La vox populi vous dira pourtant que c’est l’économie qui dirige tout...

Opposer la politique à l’économie n’a pas beaucoup de sens. Pour bien réussir dans le monde économique, il faut réfléchir avec des raisonnements économiques et pour faire un bon politicien il faut réfléchir avec un bagage politique. Autrefois les médias ne parlaient presque pas d’économie, aujourd’hui elle est au cœur de l’actualité, c’est peut être ça qui donne cette impression de domination.

Le folklore de la fête nationale a-t-il encore une signification pour vous?

Je suis très souvent à l’étranger ou en vacances à cette période. J’y pense quelques minutes et je passe à autre chose. C’est sympa mais pas plus important que ça. Un bon moment pour se retrouver, une occasion de rencontre. Que ceux qui aiment ça y aillent, que ceux qui n’aiment pas fassent autre chose.

© Migros Magazine - Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Niels Ackermann / Rezo, Keystone, Ullstein,