Archives
24 octobre 2011

Tintin, tout se tient

Jean-François Duval, chroniqueur

Je n’ai aucune raison d’aller voir Le secret de la Licorne de Spielberg. Je ne suis pas de ceux qui ont appris à lire dans Tintin. A 6 ans, je déchiffrais péniblement ce que disaient ces personnages dessinés dans les bulles qui les surplombaient. Tout ça était elliptique, hiéroglyphique. Je me suis rabattu sur Jack London, Dickens…

A 10 ans cependant, la honte! Tous mes copains me lançaient: «Comment, tu ne connais pas Tintin?!» J’ai lu, tout en me demandant si j’aimerais partir en vacances avec un mec pareil: bon sang, ce type est toujours si consciencieux, sérieux, du genre à me raser pendant les balades en montagne, en s’extasiant sur tel paysage grandiose, à me faire remarquer la forme des cailloux… Parlez-moi plutôt de vacances avec le marsupilami!

Tintin n’a plus cessé de me coller. Un jour, une cohorte de généalogistes, de la même espèce que ceux qui s’en viennent frapper à la porte du capitaine Haddock pour faire valoir leurs prétentions à la succession de Rackham le Rouge, se sont trouvés sur mon propre palier. Un monsieur à barbichette m’a lancé:

- Savez-vous que vous entretenez avec Tintin des liens aussi biscornus que le capitaine Haddock avec le Chevalier de Hadoque? Le point d’intersection entre votre histoire familiale et celle de Tintin se situe à cette case de L’affaire Tournesol où, par le lac Léman, Tintin approche de l’ambassade de Bordurie. Vous vous souvenez?

- Bien sûr, ai-je dit.

-Eh bien, a repris le monsieur à barbichette, selon les tintinophiles les plus pointus, cette bâtisse est la réplique de l’Auberge du Vieux-Bois, à Genève, ainsi nommée parce que Rodolphe Toepffer, l’inventeur de la BD, y imagina le personnage de Monsieur Vieux-Bois, vers 1830. Hergé, lorsqu’il est tombé en arrêt devant cette bâtisse à deux pas du CICR, savait que Toepffer y avait passé des heures fécondes. Pour lui rendre hommage, il a transposé la baraque sur les bords du lac et en a fait le siège de l’ambassade de Bordurie.

-Euh, dis-je, fort bien, mais qu’ai-je à faire avec tout ça?

-Comment, vous l’ignorez?! Votre aïeul, auquel vous devez votre nom, car il s’appelait Jean-François Duval, était le propriétaire de ce domaine qu’il avait acquis en 1817, après avoir fait fortune à Saint-Pétersbourg. Tapez donc «Vieux-Bois Historique» sur Google! Amateur d’art, il y hébergeait chaque été son ami le peintre Adam Toepffer, et son fils le caricaturiste Rodolphe.

-Hein? quoi? dis-je, vous voulez dire que Rodolphe Toepffer imagina et inventa la BD sur la propriété de mon aïeul!

-C’est plus que probable. D’ailleurs il en profita même pour épouser la soeur de Rodolphe, la jolie Ninon.

-Ainsi, Ninon Toepffer devint la femme de Jean-François Duval?! m’écriai-je. Pure fantaisie, vous fantasmez…

-Oh, que non pas. Il y a mieux. Car Hergé, tout songeur devant cette bâtisse, en vint très naturellement à se remémorer ses débuts, sa première bande dessinée, Popol et Virginie au pays des Lapinos. Or, figurez-vous que votre aïeul…

-Jean-François Duval?

-Non, son père Louis. Que votre aïeul, disais-je, n’est pas pour rien non plus dans la naissance de Popol et Virginie au pays des Lapinos. Car Hergé a choisi ce titre en référence au livre de Bernardin de Saint-Pierre, Paul et Virginie, qui fut en 1787 le premier best-seller de l’histoire littéraire. Le roman se passe à l’Ile de France. Or, devinez qui finança le voyage de l’auteur depuis Saint-Pétersbourg jusqu’à cette île aujourd’hui appelée Maurice?

-Vous ne voulez tout de même pas dire…

-Si, vos aïeux de Saint-Pétersbourg, car leur ami Bernardin n’avait plus un sou en poche. Bref, sans eux, sans Jean-François Duval, sans le voyage de Bernardin à l’Ile de France, sans Paul et Virginie, sans Popol et Virginie, pas de Tintin!

J’ai prestement refermé la porte sur la foule des généalogistes, suis sorti par la fenêtre. Ce que je venais d’apprendre changeait tout! Tintin, c’est moi! Affaire de famille, je cours voir ce qu’en a fait Spielberg!

Auteur: Jean-François Duval

Photographe: Daniel Rihs