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23 décembre 2013

Tobie Nathan: «Nos désirs sont constamment manipulés»

Professeur émérite de psychologie à l’Université Paris-VIII, représentant le plus célèbre de l’ethnopsychiatrie en France, Tobie Nathan s’est intéressé, dans un livre récent intitulé «Philtre d’amour», à la passion amoureuse et aux stratégies qui la déclenchent.

Tobie Nathan: «Un philtre fabriqué dans les règles de l’art contient l’identité de l’homme 
ou de la femme que l’on veut contraindre.»
Tobie Nathan: «Un philtre fabriqué dans les règles de l’art contient l’identité de l’homme 
ou de la femme que l’on veut contraindre.»

La passion est au centre de votre dernier ouvrage. Une matière que vous connaissez intimement puisque vous avez une propension à tomber amoureux…

J’avais! Enfin, j’ai eu des passions amoureuses à répétition durant ma jeunesse.

Dans votre livre, vous dites que la passion est comparable à la toxicomanie avec addiction, aliénation et manque!

Aucun individu n’est vacciné contre la passion amoureuse. Celle-ci survient de manière soudaine et vous rend complètement obnubilé, obsédé par une personne. Et le principal symptôme de cette folie, c’est le manque en effet.

Une dépendance qui se soigne avec le temps. Ne dit-on pas qu’elle ne dure que trois ans?

Je crois que ça peut durer quinze jours comme vingt ans. Bon, c’est vrai qu’en général ça ne dure pas longtemps parce que c’est une situation instable et donc très inconfortable.

Mais alors d’où tombent ces trois ans?

A l’origine de cette affirmation, il y a le philtre que boivent Tristan et Iseult, un philtre mal fichu parce qu’il ne fonctionne que pour une durée déterminée – trois ans – et ne cible pas une personne en particulier. Or, un philtre fabriqué dans les règles de l’art contient l’identité de l’homme ou de la femme que l’on veut contraindre.

A vous lire, cette exaltation des sens qu’on appelle passion ne nous tomberait pas dessus par hasard, mais se fabriquerait comme dans le récit de Tristan et Iseult?

Ces techniques sont apparemment avérées puisqu’elles ont été utilisées durant des millénaires. On use d’ailleurs encore de ces procédés aujourd’hui. En Afrique, par exemple, je pense qu’on ne peut même pas imaginer tomber amoureux autrement que parce qu’on a été manipulé par un objet. Ce sont des pratiques qui existent un peu partout dans le monde, qui ont leurs justifications, et j’ai décidé de les prendre au sérieux. Maintenant, est-ce que ce sont vraiment ces objets qui agissent ou est-ce l’intention qui est derrière ceux-ci qui devient manifeste? Je ne tranche pas dans cette affaire!

Vous avez des exemples d’ensorcellement amoureux?

Oui, il y a des milliers d’exemples anciens. Ceux qui m’ont le plus étonné, ce sont les Grecs! Pour moi, ils avaient inventé la raison et j’ai découvert qu’en matière d’amour ils faisaient confiance à des objets. On en a d’ailleurs retrouvé des centaines. Ce sont de petits ostraca, des tessons de poterie sur lesquels étaient inscrites des formules pour que la personne convoitée se soumette à nos désirs.

Et aujourd’hui?

Je rapporte quelques cas dans mon livre, dont celui d’un homme tombé amoureux fou d’une jeune Malienne. Un jour, en cherchant une paire de chaussettes, il tombe sur une statuette cachée parmi ses sous-vêtements. Il en parle à ses collègues de travail et ceux-ci lui disent qu’il a été victime d’un marabout. En fait, il n’était pas content que sa copine ait fait appel à un professionnel pour obtenir son amour, mais son état lui plaisait. Du coup, il m’a laissé l’objet et est reparti avec la femme!

Toutes ces histoires ne se terminent pas par un happy end malheureusement…

Parfois, ces objets s’avèrent toxiques; ils sont chargés d’intentions pernicieuses, voire franchement manipulatrices. Comme dans le cas de cette femme dont l’âme a été capturée par des spécialistes lors d’un voyage au Pérou. Elle est tombée follement amoureuse d’un homme qui, au moment où elle est devenue totalement dépendante de lui, a commencé à exiger de l’argent. Elle a accepté. Puis, il lui a demandé de l’épouser. Et là, elle a refusé, mais pour se retrouver dans un état catastrophique. C’est l’envers du décor, en ne cédant pas, elle est tombée malade.

Marabouter un être humain, même par amour, ce n’est de toute façon pas très moral!

Ces captures peuvent être faites pour le bien. Dans plein de sociétés, les jeunes mariés ne se connaissent pas avant le jour du mariage. Ils ne se sont jamais essayés ni mentalement ni physiquement et leurs proches ont peur que ça ne colle pas. Ce sont donc les familles, elles-mêmes, qui fabriquent l’objet pour rapprocher les jeunes gens qui sont destinés à vivre ensemble. Ce sont des objets de contrainte bien sûr, mais l’intention est bonne.

» Ici, en Occident, on est plutôt habité par la certitude que ce sont les sentiments qui dirigent nos actes et non l’inverse…

» On est à côté de la plaque, on a une vision complètement idéologique de l’amour, alors que tout contredit cette pensée. Nos désirs sont constamment manipulés. On le sait. Si je vous dis qu’on est manipulé dans nos désirs d’achat par la publicité, ça vous paraît naturel. Alors que pour l’amour, vous ne pouvez pas l’accepter. C’est bizarre, c’est l’une de ces idées qui ne nous lâchent pas, qu’on n’arrive pas à faire craquer.

Et le fameux coup de foudre, alors!

C’est précisément pour rendre compte du coup de foudre qu’on parle de ces objets. Vous passez sans vous en rendre compte devant la même personne des dizaines de fois et un jour vous tombez en arrêt devant elle. Qu’est-ce qui fait que votre regard a été détourné? Bien sûr, il y a toute une série d’interprétations – des ondes ou des machins qui émanent d’elle – auxquelles personne ne croit vraiment. Au fond, les gens savent que si c’est arrivé, c’est qu’il y a une intention! Je trouve beaucoup plus utile pour mes contemporains de voir les choses de cette manière parce que ça leur donne la possibilité d’être actifs plutôt que passifs dans cette affaire.

Ainsi, en matière de passion amoureuse, tout ne serait pas qu’une question de phéromones comme le laissent croire les biologistes?

Les phéromones existent bien sûr. Ce que l’on ne sait pas, c’est si elles ont une fonction très importantes chez l’être humain. C’est possible, ce n’est pas certain. Les phéromones, ça agit sans identifier la personne, ça agit pour tout le monde. Si vous vous arrosez de phéromones, toutes les femmes vont vous tomber dessus!

Un philtre d’amour aussi efficace, ça fait évidemment fantasmer les parfumeurs!

Si on crée un tel parfum, il sera vendu en grande surface, tout le monde s’en achètera et au final il y aura une cacophonie de phéromones. Leurs effets se neutraliseront, s’annuleront. Donc, ça ne servira à rien.

Et les psys qui pensent que le réveil d’un attachement infantile serait à l’origine de la passion amoureuse, ils se mettraient le doigt dans l’œil eux aussi?

Mes collègues ne traitent pas le sujet et c’est un vrai problème! Ça vient d’une erreur de Freud que tout le monde a reprise. Il disait: «Regardez un bébé, quand il tète le sein de sa mère, on a l’impression que c’est une sorte de jouissance sexuelle!» C’est une jouissance, c’est évident! Mais quel rapport avec l’état amoureux? L’état amoureux, ce n’est pas ça, c’est quelqu’un qui est constitué en tant qu’individu et qui accepte de mettre en cause son individualité pour introduire à l’intérieur de lui un autre. Ce n’est évidemment pas le cas du bébé!

Vous semblez persuadé que l’on peut déclencher l’amour. Mais le contrôler, ça c’est une autre histoire…

Une fois que vous avez ouvert la personne, que vous l’avez rendue amoureuse de vous, elle ne voudra pas lâcher parce que c’est sa vie qui est en jeu. Vous serez obligé d’aller jusqu’au bout de cette histoire, jusqu’à son terme.

C’est un jeu dangereux!!?

Non, c’est une aventure et il faut accepter de la vivre!

Auteur: Alain Portner

Photographe: Julien Benhamou