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23 janvier 2015

Toc-toc, c'est l'horreur

Question que j’adresse à tous les parents (les autres, vous pouvez lire tranquille la chronique de Marie-Thérèse Porchet): comment racontez-vous l’horreur à vos enfants? Je veux dire le truc sinistre, les frères Kouachi, le 11 septembre, un flic abattu, un incendie criminel?

Les pompiers d'un des fameux esquadrons de New York en action.
Les pompiers d'un des fameux esquadrons de New York en action.

Ça m’a taraudé ces derniers temps. Parce qu’on a emmené les gosses (7 et 4 ans) au «9/11 Memorial and Museum» (lien en anglais). Et parce que les Américains, du moins ceux que je connais et qui n’ont pas du tout exorcisé cet effroyable événement au point de ne pas y aller eux-mêmes, sont, comment dire, un peu…«déroutés» qu’on ait pu le faire (les Américains que je connais ont du tact).

Mon épouse et moi, on assume. Parfois un peu fébrilement, comme l’autre jour donc, entre les carcasses carbonisées des camions du FDNY ou les petits pyjamas retrouvés dans les épaves d’avions, sur fond de bandes sonores anxiogènes, mais on assume. En gros, on est entré dans le musée comme on ouvre un livre d’Histoire. Au passage: un lieu irradiant de dignité et d’une immense qualité muséographique.

L’actualité étant à géométrie variable, à savoir qu’une famine au Soudan n’a pas le même retentissement que trois cinglés orchestrant une fusillade en plein Paris, on ne fait pas une revue de presse de l’actualité sordide entre le bain et les Kellogg’s mais enfin, occasionnellement, on prend du temps pour répondre à leurs questions. Et ceux qui ne sont pas en train de lire Marie-Thérèse Porchet le savent: avec les enfants il y en a souvent des questions.

Une femme et ses deux enfants dans la rue en train de regarder ce qui se passe.
Tous les yeux sont rivés sur l'intervention spectaculaire des pompiers.

Parfois, c’est l’horreur qui toque à la porte. Chez nous: c’est arrivé deux fois en une nuit. C’était mardi soir, vers 7 heures. Une sorte de bruit de klaxon grippé. Puis deux, puis trois. Très vite: gyrophares et sirènes hurlantes. Cédant à la curiosité - mais aussi à l’envahissante odeur de fumée et aux cris sourds des hommes du feu qui déroulaient leur tuyaux, cassaient des vitres, nous avons couru dehors.

Sept camions-échelles, tous les voisins hagards regardant au troisième étage d’une Brownstone à vingt mètres de la nôtre. Assez rapidement la confirmation que personne n’y avait laissé la vie, mais quand même: alerte rouge. Et un spectaculaire face-à-face avec quelques-uns des 10 000 pompiers des mythiques escadrons de New York, le plus grand corps de sapeurs-pompiers du monde, après Tokyo.

J’ai eu une pensée pour mon copain José. Il est pompier bénévole à Nendaz (VS). Je crois qu’il paierait cher pour grimper sur un de ces «Fire engine». J’ai re-pensé à mon copain José à 4 heures du mat’ quand rebelote, un peu plus loin dans le quartier, le feu a encore frappé, beaucoup plus ardent cette fois. Ballet d’hélico. Live sur «New York 1». Dix blessés et un malheureux qui succomba en sautant de chez lui, ne pouvant accéder à l’échelle.

Il y eut beaucoup de questions cette nuit-là et les suivantes, qui supplantèrent nos débats sur Charlie Hebdo et la faim dans le monde. De la part des enfants. -Est-ce que la cuisinière à gaz peut exploser? -Est-ce que les fils électriques peuvent déclencher un incendie? Mais aussi de la part des adultes. Et là, palme de la lucidité à mon épouse (qui a mille autres défauts): -On aurait pas oublié de faire une assurance-ménage? Renters' insurance: check!

Auteur: Xavier Filliez

Photographe: Xavier Filliez