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1 juillet 2013

Tortures salutaires

Jacques-Etienne Bovard a trouvé une technique imparable pour intéresser ses élèves en fin de semestre.

Jacques-Etienne Bovard
Jacques-Etienne Bovard, professeur et écrivain.

Comment intéresser mes élèves? Comment stimuler leur curiosité intellectuelle, susciter l’indépendance critique et l’amour de l’art? Comment animer ces jeunes visages souvent fatigués, voire éteints?

L’ennui: éternel ennemi de l’enseignant, en fin de semestre particulièrement, quand les élèves (à quelques louables exceptions près!) n’aspirent plus qu’à une chose: qu’on cesse de les importuner en leur demandant de penser ou d’apprendre. Foutez-nous la paix! clament poliment ces faces inertes. Vous n’avez que trois attitudes possibles.

1) Tonner contre la décadence, exalter les vertus de l’effort, menacer, sévir; ça soulage, mais pour le résultat vous pourriez aussi bien engueuler des meules de foin.

2) Faire semblant de ne pas vous apercevoir que vous vous ennuyez en fait autant qu’eux, et continuer à tourner cette soupe imperturbablement jusqu’aux vacances; vous sauvez les apparences, mais au fond ils ont gagné, et pour le résultat vous auriez aussi bien fait de donner congé.

3) Casser la routine, peu importe comment, mais la casser net, et profiter de l’effet de surprise pour glisser une ou deux notions; puis créer une autre surprise, et ainsi de suite.

Humour, anecdotes, mimiques, mystifications, tout est bon pour fendiller la carapace terreuse de l’ennui, et prestement jeter une graine dans le bref sillon. Hélas, on n’a pas toujours les ressources du parfait comédien, ni l’énergie. Que faire? En dernier recours, j’ai observé qu’aucune hébétude ne résistait à quelques révélations sur la sexualité des écrivains, ou mieux encore à un bon récit de torture.

Tenez, l’autre jour encore j’essayais d’intéresser une classe au combat des Lumières contre le fanatisme (citant l’Encyclopédie de Diderot et le Traité sur la Tolérance de Voltaire, paru en 1763 suite à l’inique condamnation à mort de Jean Calas par le parlement de Toulouse). Fiasco total: il faisait beau, et les pauvres sortaient d’une épreuve de maths «monstrueuse». J’ai décrit alors le supplice de Calas (lié à une roue, il eut les os broyés de onze coups de barre de fer, puis y resta trois heures exposé, avant d’être charitablement garrotté et jeté au feu). Comme tout s’est ranimé! Demandes de détails, commentaires, débat nourri jusqu’à la sonnerie…

C’est triste, vous trouvez? Mais dites-moi: des deux parenthèses ci-dessus, laquelle a le plus éveillé votre attention?

Auteur: Jacques-Etienne Bovard