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22 juin 2015

Tout mais pas ça

Que les choses soient très claires. Je trouve cette initiative grotesque. Déguiser nos bébés en universitaires… Balthazar, mon chouin-chouin, ma cacahuète, mon mini-moi, ne méritait pas ça. Certaines sales langues ont dit, jadis, que le choix de son prénom, on le lui paiera. Que diront-elles alors de cette infâme publication?

Balthazar photo
Balthazar, en première année scolaire aux Etats-Unis.

Comme Eminem, Avril Lavigne, Kanye West et consorts, à qui la cybersphère et les racleurs de fonds de tiroirs rappellent régulièrement, par de vieillottes photos de classe, les vilains canards qu’ils furent avant d’être des gloires, j’assumerai la diffusion de ce portrait le moment venu. Et ce sera ma fête.

En attendant, cette photo est importante pour moi parce qu’elle raconte, en quelques pixels, la complexité de ma relation à l’Amérique, après dix mois
d’expatriation. D’un côté, il y a le soucieux effort de mise en scène, l’importance de l’appartenance sociale, le culte du souvenir. Globalement, je les salue.

De l’autre, l’extravagance précoce, la célébration de la réussite, l’hypertrophie de la fierté parentale. Pile dans l’interstice, mon malaise s’articule ainsi: Je suis fier de toi, mon fils, de ta première année scolaire aux Etats-Unis, de ta capacité d’immersion, de tes progrès scolaires. Mais comment dire, cette robe-là, cette crêpe sur ta tête, cet attirail d’adulte, je ne m’y ferai pas. C’est un fake (faux), une invitation au mauvais goût, ou alors un witz comme on dit chez nous?

Je crois bien que c’est révélateur d’un fossé culturel. En réalité, je vis mon expérience américaine dans cette ambivalence permanente. Entre des moments d’émerveillement, dus aux rencontres, aux success stories à la pelle, à la “positive attitude”, la fougue entrepreneuriale, le brassage social (même explosif) qui ont construit ce pays, à l’idée qu’ici, et seulement ici, tout est possible.

Et l’impression, parfois, d’être trompé sur la marchandise. Deux copains suisses et quelques parents d’élèves expatriés m’ont rappelé, lors d’une soirée cette semaine, l’hypocrisie ambiante qui règne dans le milieu bancaire et de l’immobilier aux USA. (Je sais, c’est universel, mais ici, ça atteint des sommets).

Pour obtenir un abonnement de téléphone (sans prepay), une carte de fidélité dans un magasin, une voiture, une maison, il faut un “credit score”, soit un historique d’endettement (et de remboursement). Une seule carte de crédit - avec soit dit en passant un taux d’intérêt à 20% - ne suffit pas à avoir rapidement un bon “credit score”. Il faut donc les multiplier, multiplier les micro-dépenses et les micro-remboursements. C’est ici, au fond, la seule mesure de l’honnêteté.

Cette honnêteté est à géométrie variable lors des transactions immobilières. Le système n’offrant aucune couverture pour les défauts cachés, la dissimulation des anomalies dans les appartements - et elles sont nombreuses - fuites de la toiture, système électrique défaillant, murs pourris, devient un exercice d’adresse: “J’ai hérité des malfaçons. Aucune raison que je ne les refile pas au suivant”, me confiait un honnête homme.


Je suis, en quelque sorte, déjà rentré dans le rang. Il y a, quelque part, dans un album vintage, une photo de moi avec une coupe Mulet, un pull Oxbow et des Palladiums rouges. Aucune raison que mon fils y échappe. Voilà, c’est fait.

Texte © Migros Magazine – Xavier Filliez

Auteur: Xavier Filliez

Photographe: Xavier Filliez