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8 avril 2013

Tout un univers dans une grotte

Les grottes de Réclère en Haute-Ajoie se méritent. Le long trajet se récompense en concrétions particulièrement spectaculaires. Et une atmosphère familiale qui propose des hébergements en yourte, bungalows, camping. Avec parc à dinos en sus.

Vue de l'intérieur de la grotte de Réclère

«Grottes à vendre.» Insolite, cette petite annonce a pourtant décidé il y a quarante ans Denis Gigandet à tout quitter. Infirmier la nuit, bûcheron, paysan et bien d’autres choses la journée encore, il laisse ses Franches-Montagnes pour s’installer à Réclère, en Haute-Ajoie, avec femme et enfants, trois garçons et trois filles. Lesquels, aujourd’hui, continuent d’exploiter les grottes et le restaurant attenant. Ainsi que des bungalows, un camping, des yourtes et un Préhisto-Parc développés depuis (voir encadré).

Eric Gigandet
Eric Gigandet

Ce jour-là, c’est Eric Gigandet qui sert de guide. Et il explique qu’en raison de son relief karstique, la région regorge de trous, d’emposieux et autres dolines, qui ont servi pendant des siècles de... dépotoirs. En période de grandes épizooties, «les paysans balançaient ainsi dans ces trous les cadavres d’animaux, notamment vaches et chevaux».

Des carcasses pourtant pas perdues pour tout le monde: «Des chiffonniers, des tziganes, des gens un peu marginaux descendaient dans ces trous, récupéraient les os et les peaux dont ils faisaient du savon et des engrais.» Ce sont eux, dans ce but, qui ont découvert les grottes de Réclère, en 1886, en descendant avec des cordes le long d’un gouffre de 20 mètres, le «trou de Fahy».

L’existence des grottes fut d’abord tenue secrète par ceux qui les avaient découvertes:

Ils venaient y prendre quelques pierres, qu’ils vendaient ensuite à des collectionneurs, des particuliers qui voulaient décorer leurs jardins.

Jusqu’au jour où l’essieu du char qui leur servait à emporter les concrétions – stalactites et stalagmites – a cassé entre Réclère et Damvant. C’est ainsi que le secret des grottes a été rendu public. Les autorités locales et les scientifiques s’en emparent alors. Un escalier d’accès en bois tournant est construit.

Deux tiers des petites concrétions ont disparu

La célébrité du lieu ne tarde guère, surtout que, question publicité, on n’y va pas avec le dos de la stalactite. «Merveilles de Réclère , les plus belles grottes de l’Univers», proclame par exemple un dépliant de l’époque, qui ajoute, tentateur: «Illuminations le dimanche dès 11 heures».

Les visites se font d’abord aux flambeaux. Devant le succès, un premier tunnel est creusé en 1890, «à la main et avec un peu de dynamite», travail, dit-on, qui prendra une bonne année, et mené à bien par deux ouvriers payés, dit-on aussi, «deux litres de rouge par jour».

Le trafic de pierres a pourtant continué, chacun se servant, et laissant quelques centimes en dédommagement des concrétions emportées: «C’est pour cela que deux tiers des concrétions de moins de 30 centimètres ont disparu. On voit encore les moignons un peu partout», se désole Eric Gigandet. Les visites aux flambeaux, puis un éclairage à pétrole, puis encore au gaz acétylène: tout cela a dégagé des quantités de suie qui ont fini par ajouter du noir à la grande variété de couleurs de la grotte.

Il faudra attendre 1947 pour l’installation de l’électricité. Notons aussi que dans cet environnement la température reste constante à 6,9 degrés et que les grottes de Réclère ont été formées par plissements, compressions, effondrements, à une époque où le Jura se trouvait au bord de la mer et où l’histoire des dinosaures touchait à sa fin, soit il y a environ 65 millions d’années.

Un nouveau tunnel d’entrée a été creusé par les Gigandet pour le centenaire de l’exploitation. Et faciliter l’accès aux imposantes concrétions. Le «dôme», par exemple, la plus grande stalagmite de Suisse, de 13 mètres de haut et de 250 000 ans d’âge, le long de laquelle des escaliers ont été taillés.

Les dames y grimpaient en grandes robes pour se faire photographier.

Des escaliers avaient été installés pour que les visiteurs puissent se faire photographier devant les stalactites.
Des escaliers avaient été installés pour que les visiteurs puissent se faire photographier devant les stalactites.

Ou encore «La belle-mère et la belle-fille», deux stalagmites côte à côte, de hauteur équivalente mais qui frappent par une notoire différence de corpulence. Ou encore, au rayon des stalactites, «Le manteau de Napoléon», qui pèse cinq tonnes.

Un décor digne du cinéma et de la pub

Un lieu si spectaculaire ne pouvait qu’attirer les caméras. Des spots publicitaires y ont été tournés ainsi que des scènes d’un long métrage. Pas des moindres: le légendaire Violanta de Daniel Schmid, avec Maria Schneider. Sur le tournage, Eric Gigandet a filé nombre de coups de main, ce qui lui a valu ensuite, pendant vingt ans, d’être régulièrement appelé comme technicien sur différents plateaux de cinéma.

Les grottes de Réclère, naturellement, sont habitées. On y croisera des chauves-souris, accrochées au plafond, qui sont comptées chaque hiver et baguées tous les deux ou trois ans: «Il n’y en a pas une grande quantité, mais une énorme diversité, une quinzaine d’espèces dont certaines qu’on ne trouve en Suisse que dans cette grotte.» Murins, rhinolophes et autres pipistrelles. Mieux vaut ne pas réveiller en hiver la chauve-souris qui dort: cela pourrait entraîner sa fuite ou sa mort par manque de nourriture. On y rencontre sinon des araignées, des moucherons, des crapauds et des grenouilles de passage. Et surtout, en hôte permanent, le niphargus, une crevette aveugle de 5 à 8 mm qui vit dans le petit lac au fond du gouffre.

Les grottes, enfin, ne se visitent qu’avec un guide pour des questions de sécurité. On se rappellera aussi en sortant que c’est dans une caverne que fut observée la trace du plus vieux Suisse jamais recensée.

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Matthieu Spohn