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18 janvier 2016

Tramelan, capitale de l’haltérophilie

L’haltéro-club de la bourgade du Jura bernois domine la discipline au niveau national avec un septième titre consécutif. Rencontre un soir d’entraînement dans l’ancienne halle des pompiers.

Yannick Tschan, 19 ans, a terminé dixième aux championnats d’Europe junior en octobre 2015 en Lituanie.
Yannick Tschan, 19 ans, a terminé dixième aux championnats d’Europe junior en octobre 2015 en Lituanie.

Au début, il ne s’agissait que de «s’augmenter les biscoteaux». L’idée d’une bande de copains à Tramelan (BE), autoproclamée «le club des fauchés». Pour obtenir un local de la municipalité, il fallait être un club structuré. Les «fauchés», qui hésitent entre le bodybuilding et l’haltérophilie, choisissent l’haltérophilie, «même si on n’y connaissait strictement rien».

Le club est fondé le 25 octobre 1964 et se voit attribuer le sous-sol de la halle de gymnastique de Tramelan-Dessous, où les cantonniers entassent leur volumineux matériel. La cohabitation dans le froid et au milieu des sacs de sel et de sable est difficile. Mais, peu à peu, les haltérophiles tramelots enchaînent les succès sportifs, fidèlement relatés par le journal local Le Progrès.

Daniel Tschan a participé aux Jeux olympiques de 1984.
Daniel Tschan a participé aux Jeux olympiques de 1984.

En 1984, un membre du club, Daniel Tschan, est même sélectionné pour les Jeux olympiques de Los Angeles (USA). Aujourd’hui, l’haltéro-club de Tramelan domine la discipline au niveau national, puisqu’il vient de remporter, face à Bâle, son septième titre consécutif de champion suisse.

Un art transmis avec la force de la passion

Stéphane Lauper, président du club.
Stéphane Lauper, président du club.

Pour expliquer l’histoire d’amour entre la bourgade du Jura bernois et un sport qu’on associerait plus facilement à la Bulgarie ou à la Biélorussie, le président Stéphane Lauper estime que «c’est une question de motivation, d’intérêt des plus anciens à transmettre la flamme aux jeunes. Les deux tiers de nos athlètes sont d’ailleurs des jeunes.»

Daniel Tschan, aujourd’hui coach de l’équipe première et président de la fédération suisse, acquiesce: «Même si on a des champions, on met toujours en valeur les résultats qu’obtiennent nos jeunes. Ceux qui font du foot ou du hockey au même âge, personne ne parlera jamais d’eux, tandis que les nôtres ont leur photo dans le journal, ce sont eux qui entraînent leurs camarades et les convainquent de s’y mettre.»

Le fait d’être un village représente à cet égard un avantage certain. «Les jeunes, en ville, veulent tout essayer et ne trouvent généralement pas où ils sont bien. Ici, parmi ceux qui ont commencé l’haltérophilie, je n’en ai pas beaucoup vu qui ont arrêté. Il faut dire qu’on les sort, on va à l’étranger pour des tournois, en Autriche, en Allemagne, en Hongrie, en Italie… Alors que celui qui fait du foot, il est bien content s’il peut aller jouer un match à Delémont…»

Dans un brouhaha où se mêlent les cris provoqués par l’effort et le bruit des haltères retombant et rebondissant au sol, jeunes et moins jeunes, filles et garçons s’activent et transpirent. Certains s’exercent devant un miroir: «pour mieux voir la position, notamment des pieds».

Comme de nombreux sportifs, Yannick Sautebin s’entraîne devant un miroir pour voir la position des pieds.
Comme de nombreux sportifs, Yannick 
Sautebin s’entraîne devant un miroir pour voir la position des pieds.

«Nous mettons souvent en vitrine notre sport, explique encore Stéphane Lauper, nous montrons notre présence au sein de la population sous la forme de démonstrations, de participations à des actions communales ou des journées sportives. Ou encore à l’action Passeport vacances du Jura bernois: chaque année nous avons une dizaine de jeunes qui participent et il y en a toujours un ou l’autre qui décide de continuer.»

Une discipline très complète

Et de rappeler que l’haltérophilie est «un sport de base dont se servent aujourd’hui tous les autres sports dans leur préparation pour améliorer la vitesse, la coordination, la force, la concentration, la souplesse, la puissance. Il n’y a qu’à regarder les vidéos de Didier Cuche à l’entraînement.»

Pour Daniel Tschan, que Tramelan soit devenu une sorte de Mecque des poids et haltères n’est pas tout à fait un hasard: «Des clubs marchaient déjà bien au Locle (NE), à La Chaux-de-Fonds (NE), à Bienne (BE), il y avait des articles dans la presse régionale, ça a dû donner des idées à nos précurseurs.»

Yannick Tschan est l’un des six haltérophiles qui ont participé à la conquête du septième titre pour Tramelan.
Yannick Tschan est l’un des six haltérophiles qui ont participé à la conquête du septième titre pour Tramelan.

Aujourd’hui l’haltéro-club est installé dans l’ancien local des pompiers qu’il a fallu sérieusement aménager. «Au début il arrivait qu’il fasse -12 degrés quand on s’entraînait là-dedans et après deux séances il y avait déjà des trous dans la dalle.»

Yannick Tschan est l’un des six haltérophiles qui ont participé à la conquête du septième titre pour Tramelan. Il est le fils de Daniel. Rien n’était écrit d’avance. «Mon père voulait que je fasse du sport. Il m’a dit: n’importe lequel, tu choisis.» Yannick commence par faire du foot, puis du hockey, «mais l’ambiance dans l’équipe était mauvaise». La fonte finit donc par le rattraper. Aujourd’hui, le jeune homme de 19 ans qui effectue un apprentissage de polymécanicien s’entraîne «4 à 5 fois par semaine, selon les périodes». Il a fini dixième aux derniers championnats d’Europe junior.

Le club tramelot accueille aussi bien des adultes que des jeunes, des hommes que des femmes, dont Lydia Sautebin.
Le club tramelot accueille aussi bien des adultes que des jeunes, des hommes que des femmes, dont Lydia Sautebin.

Pour Lydia Sautebin également, l’haltérophilie, «c’est une histoire de famille: mon mari est le fils d’un des fondateurs du club». C’est par lui d’ailleurs qu’elle y est venue. «Au début qu’on fréquentait, il m’a demandé si je voulais venir regarder.» Cela fait maintenant onze ans qu’elle soulève des haltères.

«C’est différent des autres sports, et il y a beaucoup moins de blessures que par exemple à la gym.» Le seul accident qui peut arriver concerne le coude qui «peut se retourner, qui peut lâcher, mais c’est rarissime».

L'haltérophilie est un sport très complet.
L'haltérophilie est un sport très complet.

Lydia regrette que les femmes soient encore peu nombreuses à se risquer dans cette discipline: «A Tramelan, nous ne sommes que quatre. En dans toute la Suisse, cela reste très faible, environ une soixantaine.» Elle raconte que les réticences des filles sont tenaces: «Elles pensent que l’haltérophilie va les rendre baraques, alors qu’en réalité on ne fait qu’entretenir notre forme. Contrairement à ce qu’on croit, l’haltérophilie ne casse pas le dos mais le renforce.» Les choses vont peut être changer: la plus jeune membre du club est une fillette de 7 ans.

Un sport peu connu en Helvétie

Lydia Sautebin participe aux compétitions en Suisse: «Le niveau européen et mondial est trop élevé pour nous, avec les méthodes d’entraînement qu’on a. Il n’est pas possible de pratiquer l’haltérophilie professionnellement en Suisse.» Lydia travaille ainsi comme aide de cuisine à Lamboing (BE).

Quant aux affaires de dopage qui ont pu éclabousser le monde de l’haltérophilie, elles la laissent de marbre: «En Suisse, c’est un sport peu connu, nous avons peu de moyens et si on commence à se doper, ça gâcherait tout. On fait ça pour le plaisir, pas pour attirer l’attention sur nous.»

«C’est le sport le plus sain qui existe, confirme Daniel Tschan. Je suis allé à la sortie des contemporains il y a deux mois. Ils avaient tous un ennui ou l’autre, hernie, problème de dos, de genoux, d’épaules, on m’a dit, et toi, avec toutes les tonnes que tu as soulevées? J’ai répondu, moi, rien du tout.»

Valérie Kämpf a découvert ce sport au «Passeport vacances».
Valérie Kämpf a découvert ce sport au «Passeport vacances».

Xavier, lui, a 13 ans et il en avait 6 quand il a commencé l’haltérophilie. «J’aime bien soulever les poids, utiliser ma force.» Il s’entraîne deux fois par semaine, le mardi et le jeudi: «Je soulève 30-35 kilos, des fois 40, 45 voire 50.» Quant à Valérie Kämpf, c’est par l’intermédiaire de Passeport vacances qu’elle découvre l’haltérophilie. Elle avait alors 11 ans, elle en a aujourd’hui 18: «J’aime bien la technique et comme ça on a plus de force pour le quotidien.» Elle avoue pourtant que, lorsqu’elle leur parle de son sport favori, «les gens sont un peu choqués».

Daniel Tschan enfin révèle pourquoi, en 1972, alors adolescent, il a choisi de pratiquer ce sport qui le mènerait douze ans plus tard aux Jeux olympiques: «Pouvoir plus facilement charger les bottes de foin sur le char à mon oncle.»

© Migros Magazine - Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Fabian Unternährer